Dossier de présentation
Joséphine Baker
Libre et engagée
Exposition du 31/10/2025 au 10/05/2026
©André Lefebvre / Paris Match
DIDAM Espace d'art contemporain 6, quai de Lesseps didam.bayonne.fr
Ouvert du mardi au dimanche de 13H à 18H30 Entrée libre, sans réservation préalable.
Avant-propos
Sixième femme à être entrée au Panthéon aux côtés de Simone Veil, Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Sophie Berthelot, Joséphine Baker est une personnalité charismatique aux multiples talents qui a marqué l’histoire du 20ème siècle en France, tant par sa carrière artistique que par son engagement politique et son militantisme humaniste.
Grande amoureuse de la France, elle en devient une icône, parfois adulée parfois controversée. Héroïne de la presse et des médias, elle apparaît dans les toutes premières pages du magazine Paris Match en avril 1949. Par la suite et jusqu’à son décès en 1975, l’hebdomadaire relaiera à travers de nombreux reportages le parcours exceptionnel de cette femme sans égale.
À l’occasion du centenaire de son arrivée en France et du cinquantenaire de son décès, la Ville de Bayonne accueille au Didam pour Noël l’exposition conçue par Paris Match à l’occasion de l’intronisation de Joséphine Baker au Panthéon en novembre 2021. Une série d’images pour suivre le parcours d’une femme inventive et combattive, qui n’a eu de cesse de tracer un chemin tendu vers l’autre, dans une lutte pour plus d’égalités, de respect et de vivre-ensemble.
Cette exposition, sera l’occasion d’une médiation spécifique autour des Années folles (1920-1929), période de création intense et libérée qui a vu naître et se développer de nombreux mouvements artistiques, des cabarets du music-hall au mouvement surréaliste, en passant par l’expressionisme, le cubisme…
Sommaire
I. Une ICôNE des Années folles : Joséphine Baker et la scène artistique
A. Joséphine Baker, un parcours hors du commun B. Paris dans les Années folles : ville monde et bouillonnement culturel
II. une femme engagée et modernE
A. Résistante, espionne, mère universelle B. Une voix pour les droits civiques C. Une figure à réinventer aujourd'hui
I. Une icône des Années folles : Joséphine Baker et la scène artistique
A. Joséphine Baker, un parcours hors du commun
Née en 1906 à Saint-Louis (Missouri), Freda Joséphine Mcdonald, connue sous le nom de Joséphine Baker, grandit dans la pauvreté au sein d’une Amérique raciste et ségrégationniste. Dès 7 ans, pour aider sa famille, elle travaille comme domestique, subissant la pauvreté, le racisme et l’humiliation.À 13 ans, elle quitte la maison et rejoint une troupe itinérante de la rue, le Jones Family Band, débutant sa vie dans le spectacle. Mariée très jeune (premier mariage à 13 ou 14 ans), elle abandonne rapidement cette union pour se consacrer à la danse et à la scène. Elle part à New York et tente sa chance à Broadway en 1921. Elle se produit avec Shuffle Along, comédie musciale américaine entièrement jouée par des acteurs noirs, s’inscrivant dès lors dans le mouvement naissant de la Renaissance de Harlem, puis The Chocolate Dandies en 1924, comédie musicale en deux actes.
Repérée par la productrice Caroline Dudley, Joséphine Baker s’envole vers Paris et devient rapidement la star du spectacle La Revue Nègre, produit au théâtre des Champs-Élysées. Elle révolutionne la scène avec sa « danse sauvage », sa ceinture de bananes et ses mouvements suggestifs en introduisant le charleston, le jazz proposant un spectacle à l’avant-garde des années folles.Elle devient rapidemment un modèle d’inspiration pour les cubistes tels que Pablo Picasso, des écrivains comme Ernest Hemingway ou encore des créateurs comme Christian Dior.
La ceinture de banane ©DR
Avec son compagnon et agent Pepito Abatino, elle soigne son image : coiffures modernes, maquillage, panthère en laisse, produits de beauté à son nom (Bakerfix, Bakerskin, Bakeroil). Mais derrière cette image libre, Joséphine Baker reste sous constante surveillance et reste enfermée dans un rôle façonné par le regard occidental, entre fascination, objectification et attentes sociales. Elle disait vouloir faire de sa vie une « divine comédie », brouillant les frontières entre art, provocation et engagement. Poursuivant sa percée, Joséphine Baker effectue une tournée européenne puis se retrouve à la tête de la revue des Folies bergères deux ans plus tard. Pour ce spectacle, sur scène, elle a pour compagnie un léopard "Chiquita". Cette année 1927, marque également ses débuts de meneuse de revues dans la chanson. L’un de ses titres à succès date de 1931, "J’ai deux amours" dont la composition est signée Vincent Scotto.
Elle tourne également dans des films comme La Sirène des tropiques, réalisé par Henri Etievant et Mario Nalpas (1927), Zouzou, réalisé par Marc Allégret (1934) et Princesse Tam-Tam, realisé par Adman T. Gréville (1935). Ces films s'inscrivent dans une époque où le cinéma français est encore fortement influencé par l'imaginaire colonial. Joséphine Baker y incarne souvent des personnages présentés comme "exotiques", issus d'un ailleurs lointain et idéalisé. Il s'appuie sur des clichés raciaux, traduisant une vision du monde marquée par le colonialisme et la différence de couleur ou d'originie, en la plaçant dans une position d'infériorité ou de curiosité. Le racisme y est donc moins directe que dans la ségrégation américaine, mais il reste présent, sous une forme plus voilée.
©DR
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Naturellement adoptée par la France, elle devient citoyenne française en 1937 après son mariage avec Jean Lion, industriel, aviateur et résistant français qui durera jusqu'en 1941. Dès le début de Seconde Guerre mondiale (1939-1945), elle se mobilise dans la résistance française en dissimulant dans ses partitions des plans à l’encre invisible sous l’égide de Jacques Abtey. Elle se produit également devant les soldats alliés en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Elle se mobilise pour la Croix Rouge et s'occupe du service des jouets avec l'IPSA (Infirmières Pilotes Secouristes de l'Armée de l'Air) ainsi que d'un camp de réfugiés. Elle reçoit la Légion d’honneur, la Croix de Guerre et la Médaille de la Résistance. Après-guerre, Joséphine s’engage auprès de la LICA (Ligue Internationale Contre l'Antisémitisme) et participe aux mouvements antiracistes. Elle joue un rôle clé de la Marche sur Washington en 1963, prononçant un discours aux côté de Martin Luther King, vêtue de son uniforme de l’armée de l’air française.
En 1947, elle épouse le chef d’orchestre Jo Bouillon, achète le château de Milandes (Dordogne) qu'elle louait jusqu'à présent, et fonde la « tribu arc-en-ciel », adoptant 12 enfants de nationalités diverses pour illustrer son idéal d’unité humaine.
Elle meurt à Paris, le 12 avril 1975 à 68 ans après plusieurs mariages et une vie parfois instable. En 2021, elle devient la première femme noire à rentrer au Panthéon. Elle demeure un symbole de liberté, d’engagement et de créativité pluridisciplinaire, ayant brisé les discriminations, milité pour l’égalité, et inspiré les générations futures.
A.2 Paris dans les Années folles : ville-monde et bouillonnement culturel
L’arrivée de Joséphine Baker en France en 1925 coïncide avec une période de profonde effervescence artistique à Paris : les Années folles (1920-1929). Après l’épreuve traumatique de la Première Guerre mondiale, la capitale devient un lieu de liberté, d’exploration et de fête. Paris attire les artistes, intellectuels et musiciens du monde entier, et notamment les Afro-Américains ayant fui le racisme des États-Unis. La musique jazz, venue de la Nouvelle-Orléans, envahit les cabarets, les clubs et les salons parisiens.
L’art de cette période, à la fois riche et éclectique, s’articule autour de quatre domaines artistiques qui ont marqué la décennie : Le spectacle sur scène connaît une effervescence sans précédent durant les Années folles. Si la java et la valse restent populaires à Paris, la préférence va au fox-trot au schimmy, au boston, au black-bottom ainsi qu’au charleston dans les cabarets et music-halls. Les grandes revues de l’époque sont alors incarnées par Joséphine Baker et Mistinguette. Les années folles sont également une grande période pour les spectacles de danse. Revenu à Paris en 1919, Serge de Diaghilev renouvelle les ballets russes, d’une part en travaillant avec des grands danseurs et chorégraphes comme Massine, Kochno, Lifar et Balanchine, et d’autre part, en faisant appel pour les décors de scène à Picasso, Braque, Matisse, Derain, Miro, Max Ernst et De Chirico. Les Ballets suédois de Rolf Maré, une trentaine en quelques années, furent également une des grandes réussites artistiques de cette époque. Les décors et costumes sont ceux de Picabia, Bonnard, Léger et De Chirico.
Costumes créés par Pablo Picasso pour la production Le Tricorne, 1919 des Ballets Russes.
La création du monde, chorégraphie de Jean Börlin : projet de décor Gouache de Fernand Léger - Bnf, Bibliothèque - musée de l'Opéra ©Fernand Léger ADAGP Paris 2014
Sergei Diaghilev and the Ballets Russes. Historical Documentary
Les Ballets suédois 1920-1925. Une compagnie d’avant-garde.
Le deuxième domaine en plein renouveau durant les Années folles est celui de l’architecture et de la décoration d’intérieure, qui se transforment pour répondre aux besoins d’une société modernisée après la guerre. C’est ce que l’on appelle « le Mouvement moderne » dont sera issu le style international. Deux figures emblématiques le représentent : Walter Gropius, fondateur en 1919 du Bauhaus, l’école allemande d’architecture et d’arts appliqués, et Le Corbusier, fondateur en 1920 de la revue L’Esprit Nouveau avec le peintre Amédée Ozenfant (1886-1966).
L’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, organisée à Paris en 1925, marque un tournant majeur en faisant également connaître au monde le mouvement Art déco, avec ses lignes géométriques et ses matériaux luxueux, et le style international, plus épuré et fonctionnel.
Cette exposition influence durablement le design du mobilier – comme en témoignent les créations d’Émile Jacques Ruhlmann – mais aussi la typographie, l’affiche publicitaire ou l’aménagement des grands hôtels et paquebots de luxe comme le Normandie, véritables vitrines de ce nouvel art de vivre.
Exposition internationale sur l'esplanade des Invalides en 1925
Le troisième domaine en pleine mutation est celui de la mode, en particulier la mode féminine, qui devient un puissant vecteur d’émancipation. Après la Première Guerre mondiale, les femmes revendiquent davantage de liberté, y compris dans leur apparence. Les codes vestimentaires traditionnels sont bouleversés : les corsets disparaissent, les coupes se simplifient, les vêtements deviennent plus pratiques et androgynes. Cette transformation donne naissance à une nouvelle figure sociale, « la garçonne », caractérisée par des cheveux courts, des silhouettes droites et un esprit d’indépendance. Gabrielle Chasnelle (1883-1971), créatrice de mode, modiste et grande couturière française dite « Coco Chanel », avec ses robes sobres et élégantes, et Colette (1873-1954), femme de lettres, actrice et journaliste française, incarnent cette modernité féminine. La mode devient ainsi un langage à part entière, traduisant les aspirations sociales et culturelles des femmes des Années folles. Enfin, les mouvements artistiques émergents et les échanges entre artistes venus du monde entier font des Années folles une période d’une importante richesse créative, notamment en peinture et en sculpture figurative. Tandis que le dadaïsme né pendant la guerre en réaction à l'absurdité du conflit et à la faillite des valeurs traditionnelles, décline progressivement, il laisse place à un nouveau courant majeur : le surréalisme. Porté par des figures comme André Breton (1896-1966), qui publie en 1924 le Manifeste du surréalisme, ou Marx Ernst (1891-1976), ce mouvement vise à libérer l'esprit des contraintes logiques et rationnelles.
Coco Chanel ©ManRay, Granger/REX/Shutterstock
L'ange du foyer ou le triomphe du surréalisme, 1937 ©Marx Ernst
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Influencé par les théories psychanalytiques de Freud, les artistes surréalistes cherchent à explorer les profondeurs de l'inconscient, le rêve, l'imaginaire et les désirs refoulés. La création devient ainsi un acte libérateur, capable de révéler une réalité supérieure, souvent étrange, déconcertante et poétique. Le surréalisme s'exprime aussi bien dans les arts visuels que dans la littérature, la photographie ou le cinéma. En peinture, il se traduit par des compositions énigmatiques, des associations inattendues d'objets ou de formes et une mise en scène onirique du réel. En sculpture figurative, cette influence se ressent dans les subjets ou objets déformés, les matières insolites et les mises en scène symboliques qui brouillent les frontières entre le réel et l'irréel.
Femme cuillère, 1927 ©Alberto Giacometti
La terre labourée, 1923-24 ©Joan Miró
En parallèle, de nombreux artistes étrangers, souvent originaires d’Europe de l’Est, s’installent à Paris et forment ce que l’on appelle l’École de Paris. Des figures comme Marc Chagall (1887-1985) ou Chana Orloff (1888-1968) enrichissent la scène artistique d’un multiculturalisme fécond, mêlant traditions picturales, modernité formelle et identités diverses. Icône des années 1920, Joséphine Baker inspire de son côté les plus grands artistes visuels de son temps.
« Montparnasse au temps de Modi », dessin de Ferjac, circa 1930 – source : Gallica-BnF
Cette expression fait référence à l’époque spécifique des Années folles et plus précisément au quartier Montparnasse, qui était alors un haut lieu de la vie artistique bohème. « Modi » évoque le peintre et sculpteur italien d’Amedeo Modgliani (1884-1920), figure emblématique de cette bohème Montparnassienne. Modigliani y côtoyait Soutine, Picasso, Brancusi, Kisling et bien d’autres.
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Le graphiste Paul Colin réalise une célère affiche pour la Revue Nègre (1925), stylisant son visage et ses mouvements dans une esthétique Art déco, rythmée et vibrante. Il immortalise la silhouette de Baker dans des couleurs éclatantes et des formes dynamiques qui traduisent l’énergie du jazz. Le photographe Man Ray, figure du surréalisme, capte quant à lui toute l’ambiguïté de son image : libre et maîtrisée, mais aussi fantasmée et fétichisée. Les portraits qu’il en fait, en clair-obscur ou en poses sculpturales, renforcent l’aura énigmatique de la danseuse.
©Paul Colin
Même les plasticiens s’emparent de sa silhouette. Le sculpteur Alexander Calder (1898-1976) lui consacre un mobile dansant, rendant hommage à son mouvement et à sa présence scénique. Le couturier Paul Poiret, pionnier de la mode moderne, habille Baker de créations spectaculaires, mêlant orientalisme et sophistication.
Joséphine Baker IV, 1928 ©Alexandre Calder
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Pour aller plus loin - La place des artistes étrangères et des femmes dans la scène parisienne
Les bouleversements géopolitiques en Europe et la mise en place de la prohibition aux États-Unis provoquent des déplacements importants de populations. Paris devient alors un lieu de refuge et de rayonnement international pour les intellectuels et artistes du monde entier. De nombreuses créatrices venues d’Europe centrale et orientale y trouvent un espace de reconnaissance, parmi lesquelles : • Chana Orloff (1888-1968) et Irina Codreanu (1896-1985), sculptrices d’origine ukrainienne et roumaine, qui s’imposent dans un domaine encore très masculin ; • Tamara de Lempicka (1898-1980) et Mela Muter (1876-1942), peintres respectivement polonaise et polono-juive, qui explorent des esthétiques modernes et sensuelles ; • Gertrude Vanderbilt Whitney (1875-1942) et Romaine Brooks (1874-1970), artistes américaines aux pratiques plurielles, entre peinture, sculpture et mécénat. Les autoportraits de Claude Cahun (1894-1954) et les portraits ambigus de Romaine Brooks incarnent ce que l’on désigne à l’époque sous le terme de « troisième sexe » : une représentation transgressive de l’identité de genre, mêlant homosexualité, travestissement et renversement des codes masculins et féminins. Leur œuvre témoigne d’une volonté de brouiller les frontières entre les genres, et de donner une visibilité aux sexualités marginalisées.
Chana Orloff, Femme accroupie, 1925, bronze, 116 x 77 x 62 m, © Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat, © ADAGP, Paris
©Claude Cahun, autoportrait (1929)
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II. une femme engagÉE et Moderne
A. Résistante, espionne, mère universelle
- Engagement dans la Résistance française
Joséphine Baker ne fut pas seulement une icône de la scène artistique. Lorsque la Secong guerre mondiale éclate en 1939, elle met immédiatement son immense popularité au service de France.
Artiste reconnue dans toute l’Europe, elle bénéficie d’un statut diplomatique officieux : elle est invitée dans des ambassades, salons, galas de bienfaisance – des lieux stratégiques où circulent les informations. Joséphine comprend vite qu’elle peut être plus utile comme espionne que comme combattante armée. Elle aide d’abord la Croix-Rouge, les infirmières secouristes de l’air et des réfugiés. Puis le capitaine Abtey, chargé du contre-espionnage, la recrute comme espionne : elle devient agent de liaison.
Lors de ses tournées à l’étranger, notamment en Espagne, au Maroc ou au Portugal, elle transporte des documents secrets dissimulés dans ses partitions, ou écrits à l’encre invisible sur ses partitions de musique. Elle organise également un réseau de résistance au château Milandes, où elle cache des armes et une radio pour communiquer avec le Général de Gaulle, militaire français qui a organisé la résistance(*).
(*) Charles de Gaulle est né le 22 novembre 1890 à Lille et mort le 9 novembre 1970 à Colombey-les-Deux-Églises. C'est un militaire de carrière devenu général de briage, résistant, homme d'État et écrivrain français. Il fut élu Président de la République de 1959 à 1969.
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Dans un second temps, en 1942, Joséphine entreprend une tournée dans le Nord de l’Afrique : elle donne des concerts pour donner du courage aux soldats, pendant que le capitaine Abtey rassemble à ses côtés des informations très importantes. Elle imagine un monde meilleur, uni et solidaire, après l’écrasement des nazis. Joséphine Baker faisait de son public très divers une sorte de communauté. Son engagement dans la résistance lui a valu de nombreuses récompenses : elle a été nommée sous-lieutenant de l’armée de l’air et a reçu la Médaille de la Résistance, la Légion d’honneur remise par le Général de Gaulle lui-même et la Croix de guerre avec palme (1946).
Pour aller plus loin - La Résistance française, un combat pour la liberté
La Résistance française désigne l’ensemble des actions menées, en France et à l’étranger contre l’occupation allemande et le régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale (1940-1944). Elle regroupe des hommes et des femmes de tous horizons – civils, soldats, intellectuels, artistes – qui refusent la collaboration avec l’Allemagne nazie et l’idéologie raciste du régime.
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Elle se divise en deux grands volets complémentaires :
- La Résistance intérieure regroupe les actions clandestines menées sur le sol français occupé à partir de 1940. Des milliers de femmes et d’hommes, souvent anonymes, s’organisent en petits groupes pour lutter contre l’occupation nazie et le régime de Vichy. Ils distribuent des tracts, publient des journaux interdits, mènent des actes de sabotage, transmettent des informations secrètes, cachent des Juifs ou des soldats alliés. Cette résistance est très risquée : les arrestations, la torture ou la déportation sont fréquentes. Ces résistants travaillent dans l’ombre, parfois seuls ou regroupés dans des réseaux comme Libération, Combat ou Francs-Tireurs.
- La Résistance extérieure, quant à elle, est menée hors de France, principalement depuis Londres, sous l’impulsion du Général Charles de Gaulle, qui refuse la défaite et l’armistice signé par Pétain. Il fonde en juin 1940 les Forces françaises libres (FFL) et appelle les Français à continuer le combat. Ces résistants de l’extérieur rejoignent les Alliés sur les différents fronts, notamment en Afrique du Nord, au Moyen-Orient ou en Angleterre, pour préparer la libération de la France. Ils sont peu nombreux au départ, mais jouent un rôle militaire, diplomatique et symbolique essentiel.
Ces deux formes de résistance, bien que différentes dans leurs moyens et leurs lieux d’action, ont fini par s’unifier en 1943 sous la direction de Jean Moulin, représentant de De Gaulle. Ensemble, elles ont contribué à affaiblir l’occupant nazi, à préparer le Débarquement et à redonner à la France sa souveraineté.
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- La tribu arc-en-ciel et le rêve d'égalité
Loin de se limiter à l’espionnage et de se contenter d’être une vedette adulée, Joséphine Baker porte une vision du monde fondée sur la paix, la solidarité et l’antiracisme. Après la guerre, elle continue à se battre pour la reconnaissance de toutes les formes de diversité et pour la justice sociale. L’un des aspects les plus emblématiques de cet engagement est la création de ce qu’elle appelle sa « tribu arc-en-ciel ». Ne pouvant avoir d’enfants biologiques, elle décide avec son quatrième mari Jo Bouillon (1908-1984) d’adopter douze enfants d’origines, de religions et de nationalités différentes : japonais, finlandais, colombien, africain, marocain, coréen, français, israélien… Elle élève cette grande famille dans son château des Milandes en Dordogne, avec une idée forte : prouver que la fraternité universelle est possible. Pour elle, ces enfants ne sont pas seulement une famille, mais un véritable modèle vivant de tolérance et de coexistence pacifique. Chaque enfant est élevé dans le respect de sa culture d’origine : on apprend leur langue, leur religion, leur histoire. Le château devient alors un lieu ouvert un petit musée vivant de la paix, où Joséphine espère faire comprendre à ses hôtes que le racisme n'a aucun fondement.
©ParisMatch
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Mais ce rêve humaniste est coûteux. Le maintien de cette grande maison, des précepteurs et nourrices, des soins et des activités pour les enfants demande des ressources immenses. Joséphine, qui a investi toute sa fortune dans ce projet, doit parfois repartir en tournée, chanter à nouveau pour financer son idéal. Son engagement ne se limite pas à la sphère familiale. Aux États-Unis, dans les années 1950 et 1960, elle s’engage activement dans la lutte contre la ségrégation raciale. Refusant de se produire devant un public séparé entre Noirs et Blancs, elle réussit pour la première aux États-Unis, en Floride, a organisé un concert dans lequel sont admis les blancs et les noirs.
B. Une voix pour les droits civiques
- Discours à Washington en 1963
Le 28 août 1963, Joséphine Baker entre dans l’histoire en participant à la célèbre marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, événement emblématique du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Cette marche, à laquelle participent plus de 250 000 personnes, est restée célèbre pour le discours historique de Martin Luther King Jr. « I Have a Dream », mais aussi pour l’intervention marquante de Joséphine Baker, seule femme à prendre la parole ce jour-là. Lors de son discours, elle est vêtue de son uniforme militaire français, celui qu’elle portait pendant la Seconde Guerre mondiale, parsemé de ses médailles. (Voir photo ci-contre)
©Georges Mesnager / Paris Match
Au garde-à-vous en écoutant La Marseillaise dans la cours de ce château où, pendant la guerre, la patriote cachait des résistants. Pour recevoir ses médailles, elle a revêtu son uniforme militaire, dont elle a coloté à l'encre les endroits les élimés.
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Son message est fort et profondément symbolique : en tant qu'artiste, résistante et militante, elle est la preuve vivante qu'une femme noire peut être respectée et honorée. Devant la foule réunie au Lincoln Memorial, elle déclare : "Vous voyez devant vous une personne qui a été reconnue par la France, qui a reçu ses honneurs. Pourquoi ne puis-je pas recevoir les mêmes aux États-Unis ? (...) Je n'ai jamais peur. J'ai affronté Hitler. Je ne reculerai pas devant les préjugés." Elle rappelle les injustices subies par les Noirs américains et contre son pays natal qui l'a profondément humiliée. Elle croit en un avenir meilleur, fondé sur l'égalité et la fraternité. De retour en France, ruinée et de santé fragile, elle est expulsée du Château des Milandes. Joséphine Baker meurt en 1975, alors qu'à 68 ans, elle venait de faire son retour sur scène à Paris, à Bobino, devant le tout-Paris.
C. Une figure en héritage
- Entrée au Panthéon (2021) : sens et symbolique
Militante, Résistante et artiste, Joséphine Baker est la 6ème femme à faire son entrée au Panthéon le mardi 30 novembre 2021. Elle rejoint les grandes figures féminines de l’histoire de France : Marie Curie (1867-1934), Simone Veil (1927-2017), Germaine Tilion (1907-2008) et Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002). C’est un moment historique : elle devient la première artiste noire et la première étrangère naturalisée française à reposer symboliquement dans ce lieu réservé aux héros de la Nation.
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Par cette entrée au Panthéon, la France reconnaît non seulement son engagement dans la Résistance mais aussi sa lutte infatigable pour les droits humains, l’antiracisme et la fraternité entre les peuples. La République française rend ainsi hommage à l’ensemble de son parcours, qui dépasse de loin le cadre artistique. Lors de cette cérémonie, son cercueil symbolique, recouvert du drapeau tricolore, est accompagné de la diffusion de sa voix, de photos de ses enfants et de ses
combats. C’est une célébration à la fois solennelle, artistique et profondément émouvante, qui fait résonner son message avec les enjeux contemporains d'égalité, de diversité et de l'engagement citoyen.
Source ©LeMonde
Ce panthéonisation est un appel à ne pas oublier que l’histoire française a aussi été construite par des femmes, des étrangers de toutes origines, des résistants et des artistes. Joséphine Baker devient ainsi un symbole d’universalité, de courage et de modernité.
- Comment la représenter aujourd’hui ? (arts plastiques, vidéo, performance)
Aujourd’hui, Joséphine Baker continue d’inspirer de nombreux artistes contemporains qui explorent son héritage à travers des formes artistiques variées : arts plastiques, cinéma, théâtre, performance, danse, photographie ou installations numériques.
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À l'instar de Frida Khalo, elle est souvent représentée dans les arts plastiques comme une icône féminine puissante, à la fois déesse, résistante et figure maternelle. L’artiste afro-américaine Mickalene Thomas revisite cette image à travers des portraits vibrants de femmes noires, mêlant sensualité, pouvoir et esthétique glamour inspirée de Baker.
De son côté, Sonia Boyce, artiste britannique, interroge l’héritage des femmes noires dans l’histoire de l’art en utilisant des symboles visuels liés à des figures comme Joséphine Baker, pour en déconstruire les représentations stéréotypées et en révéler la force subversive.
Mickalene Thomas, Afro Goddess Looking Forward, 2015, strass, acrylique et huile sur panneau de bois, 60 x 90 in (152,4 x 243,8 cm) ©Mickalene Thomas.
L’univers de la bande dessinée s’est également emparé de sa vie hors du commun. Catel Muller et Jean-Louis Bocquet lui consacrent une biographie dessinée richement documentée (Joséphine Baker, 2016) où l’artiste apparaît tour à tour comme diva, mère de famille et militante. Pénélope Bagieu, dans sa série Culottées, évoque aussi Baker comme l’une de ces femmes « qui ne font que ce qu’elles veulent » ; en 2025, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente publient chez Glénat la BD Tumpie - La Jeunesse tumultueuse de Joséphine Baker, qui retrace son enfance et son adolescence mouvementées, de Philadelphie à New-York puis Paris, avant son ascension vers la légende des Années Folles.
Sonia Boyce, She Ain’t Holding Them Up, She’s Holding On (Some English Rose), 1986, pastel et techniques mixtes sur papier, 227 x 113,5 cm (89 3/8 x 44 3/4 in.), Collection Middlesbrough Institute of Modern Art © Sonia Boyce. Tous droits réservés, DACS/Artimage 2021, © ADAGP, Paris 2021
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Joséphine Baker, 2016 ©Casterman
Extraits de "Culottées" consacré à Joséphine Baker ©Gallimard
Tumpie ©Glénat
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Dans le domaine de la danse, la chorégraphe Raphaëlle Delaunay - ancienne interprète du Ballet de l’Opéra de Paris et de la compagnie Pina Bausch - a mené un travail de recherche-création autour des célèbres danses animalières de Baker. S’inspirant de grands noms comme Jiri Kylian, Alain Plater ou Boris Charmatz, elle inscrit le langage gestuel de Joséphine Baker dans une démarche contemporaine et patrimoniale. Ses pièces Bitter Sugar (2009), Ginger Jive (2009) et Chez Joséphine (2011) redonnent vie à l’héritage chorégraphique de Baker, tout en le recontextualisant dans les enjeux esthétiques et politiques actuels. Au cinéma et dans le documentaire, sa vie continue de fasciner. Le film documentaire Joséphine Baker, première icône noire (réalisé par Ilana Navaro, diffusé sur Arte en 2021) déconstruit l’image exotisée souvent associée à l’artiste pour en révéler une personnalité profondément politique, humaniste et engagée. D’autres projets de biopics sont en développement, dont un porté par l’actrice Aïssa Maïga, qui ambitionne de raconter une Joséphine libre, complexe et résolument moderne, en phase avec les combats d’aujourd’hui.
Bitter Sugar (2009)
Ginger Jive (2009)
Tumpie ©Glénat
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Enfin, en 2023, la célèbre maison Dior a célébré Joséphine Baker et la liberté des Années folles dans une collection présentée au premier jour de la semaine de la haute couture. Une installation de l’artiste Michaelene Thomas, déjà citée, accompagnait la présentation : on y trouvait des portraits de Joséphine Baker, Nina Simone et onze autres femmes noires ou métisses, pionnières dans leurs domaines après avoir brisé les barrières raciales. Joséphine Baker avec son copris athlétique et ses cheveux courts, incarnait une autre forme de féminité que celle de la femme-fleur, emblème du New Look de Dior, aux épaules douces et à la taille marquée par la veste Bar et la jupe corolle. Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de la maison Dior, a rendu hommage aux multiples métamorphoses vestimentaires de Joséphine Baker : des matières métalliques évoquant le music-hall, des franges, des plumes et ensembles composés de minishorts ou de body jusqu’aux robes longues et fluides des années 1920-1930, en passant par des tailleurs droits rappelant ses « uniformes » de résistante. Ainsi, réinventer Joséphine Baker aujourd’hui, ce n’est pas figer son image dans une statue ou une photo d’époque, c’est faire vivre son esprit de liberté et de lutte dans l’art contemporain à destination du grand public, dans les écoles et dans l'espace public. C’est lui permettre de continuer à parler au présent et de rester un modèle pour les nouvelles générations.
Photo Anne-Christine Poujoulat ©Agence France-Presse
Photo Anne-Christine Poujoulat ©Agence France-PresseDes manteaux en velours évoquent des pièces qu’une artiste enfile dans sa loge après le spectacle.
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BIBLIOGRAPHIE
Joséphine Baker, une américaine à Paris. Le Monde. Consulté à l'adresse suivante https://www.lemonde.fr/memorable/blog/josephine-baker#:~:text=Testez%20gratuitement-,Pourquoi%20Jos%C3%A9phine%20Baker%20a%2Dt%2Delle%20%C3%A9t%C3%A9%20ruin%C3%A9e%20%3F,en%20d%C3%A9pit%20de%20sa%20fr%C3%A9quentation. Joséphine Baker à propos de la philosophie de sa tribu arc-en-ciel. INA . Consulté à l'adresse suivante : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/1961-josephine-baker-a-propos-de-la-philosophie-de-sa-tribu-arc-en-ciel Pionnières : artistes dans le Paris des années folles. AWARE Women Artists. Consulté à l'adresse suivante : https://awarewomenartists.com/decouvrir/pionnieres-artistes-dans-le-paris-des-annees-folles/?from=search 1937 : l'année des artistes femmes à Paris. AWARE Women Artists. Consulté à l'adresse suivante : https://awarewomenartists.com/decouvrir/1937-lannee-des-artistes-femmes-a-paris/?from=search Les débuts / L'artiste - Une icône : Joséphine Baker. Consulté à l'adresse suivante : https://uneicone-josephinebaker.webador.fr/l-artiste/les-debuts Joséphine Baker - Biographie. Fondation pour la mémoire esclavage. Consulté à l'adresse suivante : https://www.croonerradio.fr/musiques/artistes/josephine-baker-danse-sauvage-resistance-droit-des-femmes-pantheon-j-ai-deux-amours/ Joséphine Baker, 5e femme au Panthéon. Centre des monuments nationaux. Consulté à l'adresse suivante : https://www.culture.gouv.fr/actualites/Josephine-Baker-une-femme-libre-fait-son-entree-au-Pantheon Joséphine Baker, une source d'inspiratin pou rune nouvelle génération d'artistes. Ministère de la Culture. Consulté à l'adresse suivante : https://www.culture.gouv.fr/actualites/Josephine-Baker-une-source-d-inspiration-pour-une-nouvelle-generation-d-artistes Dior présent eune collection célébrant Joséphine Baker et les années folles. La Presse. Consulté à l'adresse suivante : https://www.lapresse.ca/societe/mode-et-beaute/2023-01-23/dior-presente-une-collection-celebrant-josephine-baker-et-les-annees-folles.php Résistance intérieure et extérieure (La France pendant la guerre). Consulté à l'adresse suivante : https://app.studyraid.com/fr/read/4195/86714/resistance-interieure-et-exterieure Joséphine Baker - première icône noire. Arte. Consulté à l'adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=KctSZSY62ps La folle vie de Joséphine Baker en bande dessinée. FranceInfo Culture. Consulté à l'adresse suivante : https://www.franceinfo.fr/culture/bd/la-folle-vie-de-josephine-baker-en-bande-dessinee_3376923.html La jeunesse de Joséphine Baker racontée dans "Tumpie", une bande dessinée signée Jean-Luc Cornette. Rtbf actus. Consulté à l'adresse suivante https://www.rtbf.be/article/la-jeunesse-de-josephine-baker-racontee-dans-tumpie-une-bande-dessinee-signee-jean-luc-cornette-11541377
Chez Joséphine. Philarmonie de Paris. Consulté à l'adresse suivante : https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/concert/13178-chez-josephine L'art des années folles - Bibliographie. Bnf. Consulté à l'adresse suivante https://www.bnf.fr/fr/lart-des-annees-folles-bibliographie L'école de Paris, groupe d'artistes des Années folles. Retronews, le site de presse de la Bnf. Consulté à l'adresse suivante https://www.retronews.fr/arts/long-format/2021/02/03/l-ecole-de-paris Claude Cahun. Ministère de la Culture. Consulté à l'adresse suivante https://www.culture.gouv.fr/thematiques/musees/Les-musees-en-France/les-collections-des-musees-de-france/decouvrir-les-collections/les-femmes-artistes-sortent-de-leur-reserve/icones/Cahun-Claude
INFORMATIONS GÉNÉRALES
Ouvert du mardi au dimanche de 13H à 18H30 Entrée libre, réservation préalable pour tout groupe venant en visite libre didam@bayonne.fr / 05 59 46 63 436, quai de Lesseps didam.bayonne.fr
Dossier de présentation
affaires.culturelles
Created on March 11, 2026
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Transcript
Dossier de présentation
Joséphine Baker
Libre et engagée
Exposition du 31/10/2025 au 10/05/2026
©André Lefebvre / Paris Match
DIDAM Espace d'art contemporain 6, quai de Lesseps didam.bayonne.fr
Ouvert du mardi au dimanche de 13H à 18H30 Entrée libre, sans réservation préalable.
Avant-propos
Sixième femme à être entrée au Panthéon aux côtés de Simone Veil, Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Sophie Berthelot, Joséphine Baker est une personnalité charismatique aux multiples talents qui a marqué l’histoire du 20ème siècle en France, tant par sa carrière artistique que par son engagement politique et son militantisme humaniste. Grande amoureuse de la France, elle en devient une icône, parfois adulée parfois controversée. Héroïne de la presse et des médias, elle apparaît dans les toutes premières pages du magazine Paris Match en avril 1949. Par la suite et jusqu’à son décès en 1975, l’hebdomadaire relaiera à travers de nombreux reportages le parcours exceptionnel de cette femme sans égale. À l’occasion du centenaire de son arrivée en France et du cinquantenaire de son décès, la Ville de Bayonne accueille au Didam pour Noël l’exposition conçue par Paris Match à l’occasion de l’intronisation de Joséphine Baker au Panthéon en novembre 2021. Une série d’images pour suivre le parcours d’une femme inventive et combattive, qui n’a eu de cesse de tracer un chemin tendu vers l’autre, dans une lutte pour plus d’égalités, de respect et de vivre-ensemble. Cette exposition, sera l’occasion d’une médiation spécifique autour des Années folles (1920-1929), période de création intense et libérée qui a vu naître et se développer de nombreux mouvements artistiques, des cabarets du music-hall au mouvement surréaliste, en passant par l’expressionisme, le cubisme…
Sommaire
I. Une ICôNE des Années folles : Joséphine Baker et la scène artistique
A. Joséphine Baker, un parcours hors du commun B. Paris dans les Années folles : ville monde et bouillonnement culturel
II. une femme engagée et modernE
A. Résistante, espionne, mère universelle B. Une voix pour les droits civiques C. Une figure à réinventer aujourd'hui
I. Une icône des Années folles : Joséphine Baker et la scène artistique
A. Joséphine Baker, un parcours hors du commun
Née en 1906 à Saint-Louis (Missouri), Freda Joséphine Mcdonald, connue sous le nom de Joséphine Baker, grandit dans la pauvreté au sein d’une Amérique raciste et ségrégationniste. Dès 7 ans, pour aider sa famille, elle travaille comme domestique, subissant la pauvreté, le racisme et l’humiliation.À 13 ans, elle quitte la maison et rejoint une troupe itinérante de la rue, le Jones Family Band, débutant sa vie dans le spectacle. Mariée très jeune (premier mariage à 13 ou 14 ans), elle abandonne rapidement cette union pour se consacrer à la danse et à la scène. Elle part à New York et tente sa chance à Broadway en 1921. Elle se produit avec Shuffle Along, comédie musciale américaine entièrement jouée par des acteurs noirs, s’inscrivant dès lors dans le mouvement naissant de la Renaissance de Harlem, puis The Chocolate Dandies en 1924, comédie musicale en deux actes.
Repérée par la productrice Caroline Dudley, Joséphine Baker s’envole vers Paris et devient rapidement la star du spectacle La Revue Nègre, produit au théâtre des Champs-Élysées. Elle révolutionne la scène avec sa « danse sauvage », sa ceinture de bananes et ses mouvements suggestifs en introduisant le charleston, le jazz proposant un spectacle à l’avant-garde des années folles.Elle devient rapidemment un modèle d’inspiration pour les cubistes tels que Pablo Picasso, des écrivains comme Ernest Hemingway ou encore des créateurs comme Christian Dior.
La ceinture de banane ©DR
Avec son compagnon et agent Pepito Abatino, elle soigne son image : coiffures modernes, maquillage, panthère en laisse, produits de beauté à son nom (Bakerfix, Bakerskin, Bakeroil). Mais derrière cette image libre, Joséphine Baker reste sous constante surveillance et reste enfermée dans un rôle façonné par le regard occidental, entre fascination, objectification et attentes sociales. Elle disait vouloir faire de sa vie une « divine comédie », brouillant les frontières entre art, provocation et engagement. Poursuivant sa percée, Joséphine Baker effectue une tournée européenne puis se retrouve à la tête de la revue des Folies bergères deux ans plus tard. Pour ce spectacle, sur scène, elle a pour compagnie un léopard "Chiquita". Cette année 1927, marque également ses débuts de meneuse de revues dans la chanson. L’un de ses titres à succès date de 1931, "J’ai deux amours" dont la composition est signée Vincent Scotto. Elle tourne également dans des films comme La Sirène des tropiques, réalisé par Henri Etievant et Mario Nalpas (1927), Zouzou, réalisé par Marc Allégret (1934) et Princesse Tam-Tam, realisé par Adman T. Gréville (1935). Ces films s'inscrivent dans une époque où le cinéma français est encore fortement influencé par l'imaginaire colonial. Joséphine Baker y incarne souvent des personnages présentés comme "exotiques", issus d'un ailleurs lointain et idéalisé. Il s'appuie sur des clichés raciaux, traduisant une vision du monde marquée par le colonialisme et la différence de couleur ou d'originie, en la plaçant dans une position d'infériorité ou de curiosité. Le racisme y est donc moins directe que dans la ségrégation américaine, mais il reste présent, sous une forme plus voilée.
©DR
©DR
Naturellement adoptée par la France, elle devient citoyenne française en 1937 après son mariage avec Jean Lion, industriel, aviateur et résistant français qui durera jusqu'en 1941. Dès le début de Seconde Guerre mondiale (1939-1945), elle se mobilise dans la résistance française en dissimulant dans ses partitions des plans à l’encre invisible sous l’égide de Jacques Abtey. Elle se produit également devant les soldats alliés en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Elle se mobilise pour la Croix Rouge et s'occupe du service des jouets avec l'IPSA (Infirmières Pilotes Secouristes de l'Armée de l'Air) ainsi que d'un camp de réfugiés. Elle reçoit la Légion d’honneur, la Croix de Guerre et la Médaille de la Résistance. Après-guerre, Joséphine s’engage auprès de la LICA (Ligue Internationale Contre l'Antisémitisme) et participe aux mouvements antiracistes. Elle joue un rôle clé de la Marche sur Washington en 1963, prononçant un discours aux côté de Martin Luther King, vêtue de son uniforme de l’armée de l’air française. En 1947, elle épouse le chef d’orchestre Jo Bouillon, achète le château de Milandes (Dordogne) qu'elle louait jusqu'à présent, et fonde la « tribu arc-en-ciel », adoptant 12 enfants de nationalités diverses pour illustrer son idéal d’unité humaine. Elle meurt à Paris, le 12 avril 1975 à 68 ans après plusieurs mariages et une vie parfois instable. En 2021, elle devient la première femme noire à rentrer au Panthéon. Elle demeure un symbole de liberté, d’engagement et de créativité pluridisciplinaire, ayant brisé les discriminations, milité pour l’égalité, et inspiré les générations futures.
A.2 Paris dans les Années folles : ville-monde et bouillonnement culturel
L’arrivée de Joséphine Baker en France en 1925 coïncide avec une période de profonde effervescence artistique à Paris : les Années folles (1920-1929). Après l’épreuve traumatique de la Première Guerre mondiale, la capitale devient un lieu de liberté, d’exploration et de fête. Paris attire les artistes, intellectuels et musiciens du monde entier, et notamment les Afro-Américains ayant fui le racisme des États-Unis. La musique jazz, venue de la Nouvelle-Orléans, envahit les cabarets, les clubs et les salons parisiens.
L’art de cette période, à la fois riche et éclectique, s’articule autour de quatre domaines artistiques qui ont marqué la décennie : Le spectacle sur scène connaît une effervescence sans précédent durant les Années folles. Si la java et la valse restent populaires à Paris, la préférence va au fox-trot au schimmy, au boston, au black-bottom ainsi qu’au charleston dans les cabarets et music-halls. Les grandes revues de l’époque sont alors incarnées par Joséphine Baker et Mistinguette. Les années folles sont également une grande période pour les spectacles de danse. Revenu à Paris en 1919, Serge de Diaghilev renouvelle les ballets russes, d’une part en travaillant avec des grands danseurs et chorégraphes comme Massine, Kochno, Lifar et Balanchine, et d’autre part, en faisant appel pour les décors de scène à Picasso, Braque, Matisse, Derain, Miro, Max Ernst et De Chirico. Les Ballets suédois de Rolf Maré, une trentaine en quelques années, furent également une des grandes réussites artistiques de cette époque. Les décors et costumes sont ceux de Picabia, Bonnard, Léger et De Chirico.
Costumes créés par Pablo Picasso pour la production Le Tricorne, 1919 des Ballets Russes.
La création du monde, chorégraphie de Jean Börlin : projet de décor Gouache de Fernand Léger - Bnf, Bibliothèque - musée de l'Opéra ©Fernand Léger ADAGP Paris 2014
Sergei Diaghilev and the Ballets Russes. Historical Documentary
Les Ballets suédois 1920-1925. Une compagnie d’avant-garde.
Le deuxième domaine en plein renouveau durant les Années folles est celui de l’architecture et de la décoration d’intérieure, qui se transforment pour répondre aux besoins d’une société modernisée après la guerre. C’est ce que l’on appelle « le Mouvement moderne » dont sera issu le style international. Deux figures emblématiques le représentent : Walter Gropius, fondateur en 1919 du Bauhaus, l’école allemande d’architecture et d’arts appliqués, et Le Corbusier, fondateur en 1920 de la revue L’Esprit Nouveau avec le peintre Amédée Ozenfant (1886-1966). L’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, organisée à Paris en 1925, marque un tournant majeur en faisant également connaître au monde le mouvement Art déco, avec ses lignes géométriques et ses matériaux luxueux, et le style international, plus épuré et fonctionnel. Cette exposition influence durablement le design du mobilier – comme en témoignent les créations d’Émile Jacques Ruhlmann – mais aussi la typographie, l’affiche publicitaire ou l’aménagement des grands hôtels et paquebots de luxe comme le Normandie, véritables vitrines de ce nouvel art de vivre.
Exposition internationale sur l'esplanade des Invalides en 1925
Le troisième domaine en pleine mutation est celui de la mode, en particulier la mode féminine, qui devient un puissant vecteur d’émancipation. Après la Première Guerre mondiale, les femmes revendiquent davantage de liberté, y compris dans leur apparence. Les codes vestimentaires traditionnels sont bouleversés : les corsets disparaissent, les coupes se simplifient, les vêtements deviennent plus pratiques et androgynes. Cette transformation donne naissance à une nouvelle figure sociale, « la garçonne », caractérisée par des cheveux courts, des silhouettes droites et un esprit d’indépendance. Gabrielle Chasnelle (1883-1971), créatrice de mode, modiste et grande couturière française dite « Coco Chanel », avec ses robes sobres et élégantes, et Colette (1873-1954), femme de lettres, actrice et journaliste française, incarnent cette modernité féminine. La mode devient ainsi un langage à part entière, traduisant les aspirations sociales et culturelles des femmes des Années folles. Enfin, les mouvements artistiques émergents et les échanges entre artistes venus du monde entier font des Années folles une période d’une importante richesse créative, notamment en peinture et en sculpture figurative. Tandis que le dadaïsme né pendant la guerre en réaction à l'absurdité du conflit et à la faillite des valeurs traditionnelles, décline progressivement, il laisse place à un nouveau courant majeur : le surréalisme. Porté par des figures comme André Breton (1896-1966), qui publie en 1924 le Manifeste du surréalisme, ou Marx Ernst (1891-1976), ce mouvement vise à libérer l'esprit des contraintes logiques et rationnelles.
Coco Chanel ©ManRay, Granger/REX/Shutterstock
L'ange du foyer ou le triomphe du surréalisme, 1937 ©Marx Ernst
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Influencé par les théories psychanalytiques de Freud, les artistes surréalistes cherchent à explorer les profondeurs de l'inconscient, le rêve, l'imaginaire et les désirs refoulés. La création devient ainsi un acte libérateur, capable de révéler une réalité supérieure, souvent étrange, déconcertante et poétique. Le surréalisme s'exprime aussi bien dans les arts visuels que dans la littérature, la photographie ou le cinéma. En peinture, il se traduit par des compositions énigmatiques, des associations inattendues d'objets ou de formes et une mise en scène onirique du réel. En sculpture figurative, cette influence se ressent dans les subjets ou objets déformés, les matières insolites et les mises en scène symboliques qui brouillent les frontières entre le réel et l'irréel.
Femme cuillère, 1927 ©Alberto Giacometti
La terre labourée, 1923-24 ©Joan Miró
En parallèle, de nombreux artistes étrangers, souvent originaires d’Europe de l’Est, s’installent à Paris et forment ce que l’on appelle l’École de Paris. Des figures comme Marc Chagall (1887-1985) ou Chana Orloff (1888-1968) enrichissent la scène artistique d’un multiculturalisme fécond, mêlant traditions picturales, modernité formelle et identités diverses. Icône des années 1920, Joséphine Baker inspire de son côté les plus grands artistes visuels de son temps.
« Montparnasse au temps de Modi », dessin de Ferjac, circa 1930 – source : Gallica-BnF Cette expression fait référence à l’époque spécifique des Années folles et plus précisément au quartier Montparnasse, qui était alors un haut lieu de la vie artistique bohème. « Modi » évoque le peintre et sculpteur italien d’Amedeo Modgliani (1884-1920), figure emblématique de cette bohème Montparnassienne. Modigliani y côtoyait Soutine, Picasso, Brancusi, Kisling et bien d’autres.
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Le graphiste Paul Colin réalise une célère affiche pour la Revue Nègre (1925), stylisant son visage et ses mouvements dans une esthétique Art déco, rythmée et vibrante. Il immortalise la silhouette de Baker dans des couleurs éclatantes et des formes dynamiques qui traduisent l’énergie du jazz. Le photographe Man Ray, figure du surréalisme, capte quant à lui toute l’ambiguïté de son image : libre et maîtrisée, mais aussi fantasmée et fétichisée. Les portraits qu’il en fait, en clair-obscur ou en poses sculpturales, renforcent l’aura énigmatique de la danseuse.
©Paul Colin
Même les plasticiens s’emparent de sa silhouette. Le sculpteur Alexander Calder (1898-1976) lui consacre un mobile dansant, rendant hommage à son mouvement et à sa présence scénique. Le couturier Paul Poiret, pionnier de la mode moderne, habille Baker de créations spectaculaires, mêlant orientalisme et sophistication.
Joséphine Baker IV, 1928 ©Alexandre Calder
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Pour aller plus loin - La place des artistes étrangères et des femmes dans la scène parisienne
Les bouleversements géopolitiques en Europe et la mise en place de la prohibition aux États-Unis provoquent des déplacements importants de populations. Paris devient alors un lieu de refuge et de rayonnement international pour les intellectuels et artistes du monde entier. De nombreuses créatrices venues d’Europe centrale et orientale y trouvent un espace de reconnaissance, parmi lesquelles : • Chana Orloff (1888-1968) et Irina Codreanu (1896-1985), sculptrices d’origine ukrainienne et roumaine, qui s’imposent dans un domaine encore très masculin ; • Tamara de Lempicka (1898-1980) et Mela Muter (1876-1942), peintres respectivement polonaise et polono-juive, qui explorent des esthétiques modernes et sensuelles ; • Gertrude Vanderbilt Whitney (1875-1942) et Romaine Brooks (1874-1970), artistes américaines aux pratiques plurielles, entre peinture, sculpture et mécénat. Les autoportraits de Claude Cahun (1894-1954) et les portraits ambigus de Romaine Brooks incarnent ce que l’on désigne à l’époque sous le terme de « troisième sexe » : une représentation transgressive de l’identité de genre, mêlant homosexualité, travestissement et renversement des codes masculins et féminins. Leur œuvre témoigne d’une volonté de brouiller les frontières entre les genres, et de donner une visibilité aux sexualités marginalisées.
Chana Orloff, Femme accroupie, 1925, bronze, 116 x 77 x 62 m, © Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat, © ADAGP, Paris
©Claude Cahun, autoportrait (1929)
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II. une femme engagÉE et Moderne
A. Résistante, espionne, mère universelle
- Engagement dans la Résistance française
Joséphine Baker ne fut pas seulement une icône de la scène artistique. Lorsque la Secong guerre mondiale éclate en 1939, elle met immédiatement son immense popularité au service de France. Artiste reconnue dans toute l’Europe, elle bénéficie d’un statut diplomatique officieux : elle est invitée dans des ambassades, salons, galas de bienfaisance – des lieux stratégiques où circulent les informations. Joséphine comprend vite qu’elle peut être plus utile comme espionne que comme combattante armée. Elle aide d’abord la Croix-Rouge, les infirmières secouristes de l’air et des réfugiés. Puis le capitaine Abtey, chargé du contre-espionnage, la recrute comme espionne : elle devient agent de liaison. Lors de ses tournées à l’étranger, notamment en Espagne, au Maroc ou au Portugal, elle transporte des documents secrets dissimulés dans ses partitions, ou écrits à l’encre invisible sur ses partitions de musique. Elle organise également un réseau de résistance au château Milandes, où elle cache des armes et une radio pour communiquer avec le Général de Gaulle, militaire français qui a organisé la résistance(*).(*) Charles de Gaulle est né le 22 novembre 1890 à Lille et mort le 9 novembre 1970 à Colombey-les-Deux-Églises. C'est un militaire de carrière devenu général de briage, résistant, homme d'État et écrivrain français. Il fut élu Président de la République de 1959 à 1969.
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Dans un second temps, en 1942, Joséphine entreprend une tournée dans le Nord de l’Afrique : elle donne des concerts pour donner du courage aux soldats, pendant que le capitaine Abtey rassemble à ses côtés des informations très importantes. Elle imagine un monde meilleur, uni et solidaire, après l’écrasement des nazis. Joséphine Baker faisait de son public très divers une sorte de communauté. Son engagement dans la résistance lui a valu de nombreuses récompenses : elle a été nommée sous-lieutenant de l’armée de l’air et a reçu la Médaille de la Résistance, la Légion d’honneur remise par le Général de Gaulle lui-même et la Croix de guerre avec palme (1946).
Pour aller plus loin - La Résistance française, un combat pour la liberté
La Résistance française désigne l’ensemble des actions menées, en France et à l’étranger contre l’occupation allemande et le régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale (1940-1944). Elle regroupe des hommes et des femmes de tous horizons – civils, soldats, intellectuels, artistes – qui refusent la collaboration avec l’Allemagne nazie et l’idéologie raciste du régime.
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Elle se divise en deux grands volets complémentaires :
- La Résistance extérieure, quant à elle, est menée hors de France, principalement depuis Londres, sous l’impulsion du Général Charles de Gaulle, qui refuse la défaite et l’armistice signé par Pétain. Il fonde en juin 1940 les Forces françaises libres (FFL) et appelle les Français à continuer le combat. Ces résistants de l’extérieur rejoignent les Alliés sur les différents fronts, notamment en Afrique du Nord, au Moyen-Orient ou en Angleterre, pour préparer la libération de la France. Ils sont peu nombreux au départ, mais jouent un rôle militaire, diplomatique et symbolique essentiel.
Ces deux formes de résistance, bien que différentes dans leurs moyens et leurs lieux d’action, ont fini par s’unifier en 1943 sous la direction de Jean Moulin, représentant de De Gaulle. Ensemble, elles ont contribué à affaiblir l’occupant nazi, à préparer le Débarquement et à redonner à la France sa souveraineté.16
- La tribu arc-en-ciel et le rêve d'égalité
Loin de se limiter à l’espionnage et de se contenter d’être une vedette adulée, Joséphine Baker porte une vision du monde fondée sur la paix, la solidarité et l’antiracisme. Après la guerre, elle continue à se battre pour la reconnaissance de toutes les formes de diversité et pour la justice sociale. L’un des aspects les plus emblématiques de cet engagement est la création de ce qu’elle appelle sa « tribu arc-en-ciel ». Ne pouvant avoir d’enfants biologiques, elle décide avec son quatrième mari Jo Bouillon (1908-1984) d’adopter douze enfants d’origines, de religions et de nationalités différentes : japonais, finlandais, colombien, africain, marocain, coréen, français, israélien… Elle élève cette grande famille dans son château des Milandes en Dordogne, avec une idée forte : prouver que la fraternité universelle est possible. Pour elle, ces enfants ne sont pas seulement une famille, mais un véritable modèle vivant de tolérance et de coexistence pacifique. Chaque enfant est élevé dans le respect de sa culture d’origine : on apprend leur langue, leur religion, leur histoire. Le château devient alors un lieu ouvert un petit musée vivant de la paix, où Joséphine espère faire comprendre à ses hôtes que le racisme n'a aucun fondement.©ParisMatch
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Mais ce rêve humaniste est coûteux. Le maintien de cette grande maison, des précepteurs et nourrices, des soins et des activités pour les enfants demande des ressources immenses. Joséphine, qui a investi toute sa fortune dans ce projet, doit parfois repartir en tournée, chanter à nouveau pour financer son idéal. Son engagement ne se limite pas à la sphère familiale. Aux États-Unis, dans les années 1950 et 1960, elle s’engage activement dans la lutte contre la ségrégation raciale. Refusant de se produire devant un public séparé entre Noirs et Blancs, elle réussit pour la première aux États-Unis, en Floride, a organisé un concert dans lequel sont admis les blancs et les noirs.
B. Une voix pour les droits civiques
Le 28 août 1963, Joséphine Baker entre dans l’histoire en participant à la célèbre marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, événement emblématique du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Cette marche, à laquelle participent plus de 250 000 personnes, est restée célèbre pour le discours historique de Martin Luther King Jr. « I Have a Dream », mais aussi pour l’intervention marquante de Joséphine Baker, seule femme à prendre la parole ce jour-là. Lors de son discours, elle est vêtue de son uniforme militaire français, celui qu’elle portait pendant la Seconde Guerre mondiale, parsemé de ses médailles. (Voir photo ci-contre)
©Georges Mesnager / Paris Match
Au garde-à-vous en écoutant La Marseillaise dans la cours de ce château où, pendant la guerre, la patriote cachait des résistants. Pour recevoir ses médailles, elle a revêtu son uniforme militaire, dont elle a coloté à l'encre les endroits les élimés.
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Son message est fort et profondément symbolique : en tant qu'artiste, résistante et militante, elle est la preuve vivante qu'une femme noire peut être respectée et honorée. Devant la foule réunie au Lincoln Memorial, elle déclare : "Vous voyez devant vous une personne qui a été reconnue par la France, qui a reçu ses honneurs. Pourquoi ne puis-je pas recevoir les mêmes aux États-Unis ? (...) Je n'ai jamais peur. J'ai affronté Hitler. Je ne reculerai pas devant les préjugés." Elle rappelle les injustices subies par les Noirs américains et contre son pays natal qui l'a profondément humiliée. Elle croit en un avenir meilleur, fondé sur l'égalité et la fraternité. De retour en France, ruinée et de santé fragile, elle est expulsée du Château des Milandes. Joséphine Baker meurt en 1975, alors qu'à 68 ans, elle venait de faire son retour sur scène à Paris, à Bobino, devant le tout-Paris.
C. Une figure en héritage
Militante, Résistante et artiste, Joséphine Baker est la 6ème femme à faire son entrée au Panthéon le mardi 30 novembre 2021. Elle rejoint les grandes figures féminines de l’histoire de France : Marie Curie (1867-1934), Simone Veil (1927-2017), Germaine Tilion (1907-2008) et Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002). C’est un moment historique : elle devient la première artiste noire et la première étrangère naturalisée française à reposer symboliquement dans ce lieu réservé aux héros de la Nation.
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Par cette entrée au Panthéon, la France reconnaît non seulement son engagement dans la Résistance mais aussi sa lutte infatigable pour les droits humains, l’antiracisme et la fraternité entre les peuples. La République française rend ainsi hommage à l’ensemble de son parcours, qui dépasse de loin le cadre artistique. Lors de cette cérémonie, son cercueil symbolique, recouvert du drapeau tricolore, est accompagné de la diffusion de sa voix, de photos de ses enfants et de ses
combats. C’est une célébration à la fois solennelle, artistique et profondément émouvante, qui fait résonner son message avec les enjeux contemporains d'égalité, de diversité et de l'engagement citoyen.
Source ©LeMonde
Ce panthéonisation est un appel à ne pas oublier que l’histoire française a aussi été construite par des femmes, des étrangers de toutes origines, des résistants et des artistes. Joséphine Baker devient ainsi un symbole d’universalité, de courage et de modernité.
Aujourd’hui, Joséphine Baker continue d’inspirer de nombreux artistes contemporains qui explorent son héritage à travers des formes artistiques variées : arts plastiques, cinéma, théâtre, performance, danse, photographie ou installations numériques.
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À l'instar de Frida Khalo, elle est souvent représentée dans les arts plastiques comme une icône féminine puissante, à la fois déesse, résistante et figure maternelle. L’artiste afro-américaine Mickalene Thomas revisite cette image à travers des portraits vibrants de femmes noires, mêlant sensualité, pouvoir et esthétique glamour inspirée de Baker.
De son côté, Sonia Boyce, artiste britannique, interroge l’héritage des femmes noires dans l’histoire de l’art en utilisant des symboles visuels liés à des figures comme Joséphine Baker, pour en déconstruire les représentations stéréotypées et en révéler la force subversive.
Mickalene Thomas, Afro Goddess Looking Forward, 2015, strass, acrylique et huile sur panneau de bois, 60 x 90 in (152,4 x 243,8 cm) ©Mickalene Thomas.
L’univers de la bande dessinée s’est également emparé de sa vie hors du commun. Catel Muller et Jean-Louis Bocquet lui consacrent une biographie dessinée richement documentée (Joséphine Baker, 2016) où l’artiste apparaît tour à tour comme diva, mère de famille et militante. Pénélope Bagieu, dans sa série Culottées, évoque aussi Baker comme l’une de ces femmes « qui ne font que ce qu’elles veulent » ; en 2025, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente publient chez Glénat la BD Tumpie - La Jeunesse tumultueuse de Joséphine Baker, qui retrace son enfance et son adolescence mouvementées, de Philadelphie à New-York puis Paris, avant son ascension vers la légende des Années Folles.
Sonia Boyce, She Ain’t Holding Them Up, She’s Holding On (Some English Rose), 1986, pastel et techniques mixtes sur papier, 227 x 113,5 cm (89 3/8 x 44 3/4 in.), Collection Middlesbrough Institute of Modern Art © Sonia Boyce. Tous droits réservés, DACS/Artimage 2021, © ADAGP, Paris 2021
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Joséphine Baker, 2016 ©Casterman
Extraits de "Culottées" consacré à Joséphine Baker ©Gallimard
Tumpie ©Glénat
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Dans le domaine de la danse, la chorégraphe Raphaëlle Delaunay - ancienne interprète du Ballet de l’Opéra de Paris et de la compagnie Pina Bausch - a mené un travail de recherche-création autour des célèbres danses animalières de Baker. S’inspirant de grands noms comme Jiri Kylian, Alain Plater ou Boris Charmatz, elle inscrit le langage gestuel de Joséphine Baker dans une démarche contemporaine et patrimoniale. Ses pièces Bitter Sugar (2009), Ginger Jive (2009) et Chez Joséphine (2011) redonnent vie à l’héritage chorégraphique de Baker, tout en le recontextualisant dans les enjeux esthétiques et politiques actuels. Au cinéma et dans le documentaire, sa vie continue de fasciner. Le film documentaire Joséphine Baker, première icône noire (réalisé par Ilana Navaro, diffusé sur Arte en 2021) déconstruit l’image exotisée souvent associée à l’artiste pour en révéler une personnalité profondément politique, humaniste et engagée. D’autres projets de biopics sont en développement, dont un porté par l’actrice Aïssa Maïga, qui ambitionne de raconter une Joséphine libre, complexe et résolument moderne, en phase avec les combats d’aujourd’hui.
Bitter Sugar (2009)
Ginger Jive (2009)
Tumpie ©Glénat
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Enfin, en 2023, la célèbre maison Dior a célébré Joséphine Baker et la liberté des Années folles dans une collection présentée au premier jour de la semaine de la haute couture. Une installation de l’artiste Michaelene Thomas, déjà citée, accompagnait la présentation : on y trouvait des portraits de Joséphine Baker, Nina Simone et onze autres femmes noires ou métisses, pionnières dans leurs domaines après avoir brisé les barrières raciales. Joséphine Baker avec son copris athlétique et ses cheveux courts, incarnait une autre forme de féminité que celle de la femme-fleur, emblème du New Look de Dior, aux épaules douces et à la taille marquée par la veste Bar et la jupe corolle. Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de la maison Dior, a rendu hommage aux multiples métamorphoses vestimentaires de Joséphine Baker : des matières métalliques évoquant le music-hall, des franges, des plumes et ensembles composés de minishorts ou de body jusqu’aux robes longues et fluides des années 1920-1930, en passant par des tailleurs droits rappelant ses « uniformes » de résistante. Ainsi, réinventer Joséphine Baker aujourd’hui, ce n’est pas figer son image dans une statue ou une photo d’époque, c’est faire vivre son esprit de liberté et de lutte dans l’art contemporain à destination du grand public, dans les écoles et dans l'espace public. C’est lui permettre de continuer à parler au présent et de rester un modèle pour les nouvelles générations.
Photo Anne-Christine Poujoulat ©Agence France-Presse
Photo Anne-Christine Poujoulat ©Agence France-PresseDes manteaux en velours évoquent des pièces qu’une artiste enfile dans sa loge après le spectacle.
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BIBLIOGRAPHIE
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