Nous vous proposons de découvrir la face cachée des faits divers qui tapissent l’actualité.
L'emotion dans les faits divers
Eva Raynaud et Charlélie JULES
#001
Présentation
Le journalisme décripté : le fait divers
En France, les faits divers sont populaires. Découvrez les raisons de cet emballement dans notre journal.
Mais alors pourquoi est-ce que la grande majorité des rédactions décide de prendre les français par les sentiments ?
En presse écrite, de plus en plus de journaux publient des faits divers. C'est désormais également le cas de la télévision ou la radio. Le fait divers et les sentiments y sont omniprésents
Pour y voir plus clair, c'est simple il suffit de cliquer ici
Dans le traitement des faits divers, l’émotion est-elle un outil narratif inévitable ou un choix éditorial stratégique visant à convaincre ?
Le fait divers c'est quoi ?
Un événement ponctuel, généralement tragique ou spectaculaire, qui ne relève pas de l’actualité politique, économique ou internationale et qui est raconté parce qu’il intéresse ou touche les lecteurs.
C'est pas nous qui l'avons inventé, c'est Le Monde... même eux disent que ca touche le lecteur !
Affaires Lola, Le petit Emile, Mort de Nahel, Meurte de Jubillar...
La preuve juste ici
Des morts et des affaires tragiques, il y en a chaque jour. D'ailleurs, vous avez certainement oublié une grande partie d'entre elles :
Toutes ces affaires qui font la une des journaux et des plateaux de TV pendant quelques jours/ semaines se relaient inlassablement. Le sujet commence à s'essouffler ? Les gens commencent à en avoir marre ? Pas de problème !
Quelques faits divers...
La liste est encore (trop) longue, mais on vous épargne les kilomètres d'affaires glaçantes.
Violente rixe entre bandes à Paris : plusieurs adolescents blessés (2023) Féminicide à Mérignac : le conjoint condamné en appel (2023) Disparition d’un étudiant à Toulouse : corps repêché dans la Garonne (2024) Agression antisémite à Paris : enquête ouverte pour violences aggravées (2023) Tentative d’enlèvement d’une collégienne à Montpellier : suspect interpellé (2024) Meurtre dans une maison de retraite en Bretagne : un résident mis en cause (2025) Attaque à la voiture-bélier contre une supérette en région parisienne (2023) Décès suspect d’un détenu en prison : autopsie ordonnée (2024)
Incendie criminel dans un immeuble à Roubaix : plusieurs familles relogées (2023) Viol collectif à Bordeaux : ouverture d’une information judiciaire (2024) Homicide lors d’une fête de village dans le Vaucluse : un mort, deux blessés (2023) Découverte d’un corps dans une forêt en Alsace : enquête pour meurtre (2024)
Disparition du petit Émile au Vernet : un enfant de 2 ans introuvable (2023)Meurtre de Lina Delsarte : l’adolescente disparue retrouvée morte (2024) Rixe mortelle à Crépol : le jeune Thomas tué lors d’un bal (2023) Mort de Nahel à Nanterre : un tir policier déclenche des émeutes (2023) Meurtre de Philippine au Bois de Boulogne : un suspect arrêté en Suisse (2024) Attaque au couteau à Annecy : plusieurs enfants blessés dans un parc (2023) Disparition de Morgane, 13 ans, Côtes-d’Armor : vaste battue organisée (2024) Fusillade à Marseille : plusieurs blessés sur fond de narcotrafic (2023) Découverte de quatre corps dans la Seine : un suspect mis en examen (2025) Explosion dans un collège en Maine-et-Loire : des élèves blessés (2024) Incendie meurtrier à Caluire : un corps retrouvé dans les décombres (2024) Agression d’une octogénaire à Mulhouse : traînée au sol pour un vol (2025) Meurtre d’un professeur à Arras : attaque au couteau dans un lycée (2023) Disparition inquiétante d’un joggeur en Isère : enquête ouverte (2024) Double homicide conjugal dans le Nord : le mari interpellé (2023) Corps calciné découvert dans une voiture en Seine-et-Marne (2024) Braquage violent d’une bijouterie à Lyon : les malfaiteurs en fuite (2023) Affaire du violeur en série de Grenoble : procès très médiatisé (2024) Mineurs interpellés, projet d’attentat : enquête antiterroriste ouverte (2025) Disparition d’un enfant à Nice : retrouvé sain et sauf après 48 heures (2023) Meurtre d’un agent municipal à Grenoble : cavale du suspect (2024) Fusillade à Villeurbanne : règlement de comptes en pleine journée (2023) Nourrisson enlevé à l’hôpital d’Aulnay-sous-Bois (2024)
'Selon une mécanique bien huilée et grâce à des facilités de langage bien intériorisées par les commentateurs, on appelle la petite victime par son prénom afin de créer un sentiment de proximité et favoriser l’attendrissement, permettant ainsi à la compassion de se substituer à l’analyse. La diffusion de la photo accroît la capture lacrymogène des spectateurs...Si ces événements sont en soi tragiques, leur traitement révèle que les journalistes oublient une des règles du métier:
Conserver une distance par rapport aux faits afin d’en rendre compte de la manière la plus complète, la plus honnête ou objective qui soit."
- "La stratégie de l'émotion" de Anne-Cécile Robert
« Drames à la une » : quand l'émotion est omniprésente
Disparition de la petite Maëlys
Mort du petit Émile
Meurtre de Lola
Assassinat de Thomas
Lola. Donner son prénom pour la rapprocher des lecteurs, comme si vous, derrière votre journal, vous l’aviez toujours connue
« Petit » ? Oui. Mais pourquoi le préciser ? Son âge suffit à indiquer qu’il s’agit d’un enfant. L’ajout de l’adjectif renforce la pitié
Lors d’un mariage, disparition d’une enfant. Attention, ça pourrait arriver à votre fille ou à votre nièce.
« Ici on est en France, morts aux Arabes » : la peur comme outil narratif autour de Thomas à Crépol
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Lola Daviet - L'utilisation du prénom de la victime
Dans le traitement médiatique de l’affaire de Lola Daviet, tuée à Paris en 2022, l’utilisation du prénom de la victime joue un rôle important pour rapprocher l’événement du lectorat et susciter une réaction émotionnelle. La plupart des médias parlent simplement de « Lola », sans utiliser son nom complet. Cette personnalisation apparaît très clairement dans les titres : « Qui a tué Lola ? », « Lola, 12 ans, retrouvée morte dans une malle » ou encore « Hommage à Lola ». L’usage du prénom donne l’impression d’une histoire plus intime, comme si la victime était une enfant que le lecteur pouvait connaître.
En répétant ce prénom tout au long du récit, les médias construisent une relation affective entre la victime et le public. Le fait divers devient alors une histoire humaine et individuelle, dans laquelle le lecteur peut plus facilement s’identifier. L’usage du prénom participe ainsi à renforcer l’émotion collective et à marquer durablement l’opinion.
Cette stratégie est renforcée dans le corps des articles. Les journalistes évoquent souvent « la petite Lola », « la collégienne Lola » ou « la jeune Lola », des expressions qui insistent sur son âge et son innocence. Les récits rappellent aussi des éléments du quotidien : « Lola rentrait du collège », « les parents de Lola ont signalé sa disparition », ou encore « les camarades de Lola ont déposé des fleurs devant l’immeuble ». Les témoignages relayés dans la presse utilisent également ce prénom : certains voisins évoquent « Lola, une enfant discrète » ou « la petite Lola que l’on croisait dans le quartier ».
Émile Soleil
L'utilisation d'adjectifs pour toucher
Dans le langage médiatique des faits divers, le langage employé par les journalistes ne se limite pas à une simple transmission d'informations. Il constitue également un dispositif discursif visant à susciter une réaction émotionnelle chez le lecteur. L'affaire de la disparition d'Émile Soleil en juillet 2023 offre un exemple particulièrement révélateur de ce phénomène. Dans de nombreux articles de presse, l'enfant est désigné par l'expression "le petit Émile", qui devient presque une appellation
fixe. Cette formulation illustre l’usage d’adjectifs affectifs dans le discours médiatique, qui contribuent à produire un effet émotionnel. D’un point de vue strictement informatif, la mention de la taille ou de l'âge de l'enfant n'est pas nécessaire pour identifier l'enfant. Pourtant, il est fréquemment répété dans les articles. Dans ce contexte, "petit Émile" ne fonctionne pas seulement comme un adjectif descriptif mais comme un adjectif affectif qui souligne la vulnérabilité de l'enfant et suscite
l'empathie. L'expression renvoie à une représentation socialement partagée de l'enfance associée à l'innocence et la fragilité. De plus, la répétition produit un effet mémoriel puisque au fil de la couverture médiatique, cette formule tend à se substituer au nom complet dans la mémoire collective. Le public retient davantage cette désignation affective que l'identité d’Émile Soleil.
Exemple similaire : L'affaire du petit Grégory
Maelys de Araujo - L'utilisation de termes choquants
Dans le traitement médiatique de l’affaire de Maëlys de Araujo, le choix des mots joue un rôle important pour marquer l’opinion publique et susciter une forte réaction émotionnelle chez le lecteur. Les journalistes utilisent des termes forts pour frapper l’esprit des lecteurs et rendre l’information plus sensible qu’elle ne l’est déjà. Dès les premières heures de l’affaire, les titres évoquent la “disparition mystérieuse” ou le “rapt” de la fillette lors d’un mariage. Ce vocabulaire dramatise l’événement et crée un climat d’angoisse. Lorsque l’enquête progresse, les mots deviennent encore plus marquants : les articles parlent d’”enlèvement”, de “prédateur” ou encore de “crime sordide”. Ces expressions renforcent la gravité du fait divers. Les récits journalistiques mettent également en avant des éléments narratifs qui accentuent l’émotion : l’innocence de l’enfant ou la confiance trahie dans un moment festif. Les
médias utilisent aussi des formules choc dans leurs titres, destinées à capter immédiatement l’attention : “la nuit où Maëlys a disparu” ou “le prédateur du mariage”. Ce type de formulation vise à marquer durablement les esprits et à provoquer une réaction émotionnelle forte. Le choix d’un vocabulaire puissant et évocateur illustre la manière dont les faits divers sont racontés pour susciter des sentiments d’indignation, de tristesse ou de peur, et pour rendre l’événement particulièrement marquant dans l’espace médiatique. Dans certaines affaires, des descriptions beaucoup plus détaillées sont parfois utilisées pour décrire des scènes atroces.
Thomas Perotto
La peur comme construction médiatique
Le meurtre de Thomas Perotto, à Crépol , a rapidement dépassé le cadre d’un simple fait divers. Sa médiatisation illustre la place centrale de l’émotion dans le traitement journalistique. Dans cette affaire, la peur devient un élément structurant du récit médiatique. D'abord, le drame est présenté comme la rupture brutale d'un moment festif. Les récits insistent sur l'idée d'une soirée qui "tourne au cauchemar". Les témoignages largement relayés renforcent cette dimension dramatique. Certains participants racontent par exemple:"j'ai vu mon pote se fairetuer devant moi" ou encore "dans
la salle c'était la terreur". Ces citations plongent le lecteur dans une scène de violence qui produit un effet émotionnel puissant. La peur est également renforcée par les choix éditoriaux. Certains titres évoquent un " raid" ou une "attaque", donnant au drame une dimension spectaculaire. La diffusion d'images marquantes, notamment celles des obsèques ou des hommages rendus par les amis de la victime, contibue à renforcer l'émotion collective et l'identification à la victime. Enfin cette émotion est parfois mobilisée dans une lecture plus politique de l'événement. Dans certains discours médiatiques /
politiques, l’affaire est présentée comme le symbole d’un conflit entre "deux France": les villages ruraux et les quartiers populaires urbains. Cette lecture transforme l’événement en symbole d’une insécurité généralisée. Le fait divers est alors utilisé pour alimenter un récit plus large sur la violence et tensions sociales. Cette dynamique montre comment l’émotion peut devenir un levier d’influence dans le débat public. Ces actes illustrent la manière dont l’émotion collective peut être transformée en sentiment de peur ou de haine dirigé contre un groupe.
La mécanique du fait divers : L'émotion à travers les yeux d'un journaliste spécialisé
L'émotion n'est pas au service de l'information
À la question centrale : « Si on enlève l’émotion, les gens liront-ils moins ? », sa réponse est nette :
Pendant quinze ans, Dimitri Rouchon-Borie a fait du fait divers. Quinze ans à raconter des drames, des crimes et vies bouleversées Il est ensuite passé à la chronique judicaire, avant de devenir aujourd’hui directeur des études à l’ESJ Pro de Montpellier. Il occupe une position singulière dans le débat sur l’émotion. Non pas qu’il la nie. Mais il refuse d’en faire une condition pour intéresser le public.
« Non »
«Il insiste : « quand on essaie de faire autrement le fait divers, on intéresse aussi les gens et donc on peut le faire aussi d'une manière un peu plus construite. » Il revendique une autre approche : on s’intéresse à « qu'est-ce que ça dit de nous, c'est plutôt ça le fait divers » Ce n’est pas l’effroi qui doit guider le traitement, mais la compréhension.
Pourquoi un tel drame devient national ? Pourquoi un autre reste invisible ?
Dès qu’il distingue fait divers et chronique judiciaire, il introduit une réflexion sur la distance et ainsi donc sur l’émotion : « le fait divers on est vraiment sur dans le temps du « sang ». La chronique judiciaire on est censé déjà être un peu dans le temps de la cicatrice puisque la blessure du drame est un peu lointaine. » Le fait divers est le moment le plus exposé à l'émotion brute. Mais pour lui, cette émotion n'est pas une
fatalité journalistique : elle est souvent un choix. Pire, parfois une facilité. « Le fait divers, on peut être dans l'émotion, mais c'est la manière de traiter le fait divers quand on est un peu feignant ou en tout cas qu'on a effectivement juste envie de nourrir la mauvaise matière du fait divers. »
Le mot est fort : « feignant ». L’émotion devient alors un raccourci narratif. Un moyen rapide d’accrocher.
L'émotion comme stratégie
L'émotion n'est pas au service de l'information
L’offre façonne le public
Son argument le plus frappant tient dans une métaphore simple : « si tu ouvres que des magasins de glaces c'est les gens qui vont manger des glaces au bout d'un moment, si de temps en temps tu mets des magasins avec des fruits et légumes les gens vont manger des fruits et légumes » Autrement dit : le public consomme ce qu’on lui propose. Si l’on ne propose que de l’émotion immédiate, le public s’y habitue. Si l’on propose du récit, de l’analyse, du sens, il peut aussi s’y intéresser.
L’idée renverse l’argument économique souvent avancé : ce ne serait pas « le public » qui réclame l’émotion, mais le système médiatique qui l’a normalisée. Il observe d’ailleurs un appauvrissement des différences : « Tous les desks traitent à peu près les faits divers de la même manière » Parce que « le couloir d'entrée c'est l'algorithme », les médias se ressemblent. L’émotion devient un standard.
Faits divers de sens
Qu'en pensent les lecteurs ?
Nous leur avons demandé : « Que pensez-vous du traitement des faits divers et de leur contenu ? »
« Personnellement, je n’aime pas la manière dont les faits divers sont souvent traités dans les médias. J’ai l’impression que l’on insiste beaucoup trop sur le sensationnel pour attirer l’attention des gens. Les titres sont parfois très choquants, et cela donne le sentiment que l’on cherche surtout à choquer ou à faire réagir plutôt qu’à informer… Bien sûr, ces événements sont graves et méritent d’être racontés, mais je préférerais un traitement plus sobre et plus factuel. À force de mettre en avant la peur ou la tristesse, on finit par avoir l’impression que la violence est partout. Parfois, je me détache de l’actualité à cause de cela. »
« Je regarde parfois les faits divers, mais c'est vrai que ça peut vite devenir angoissant… On entend tellement parler d’enfants victimes que ça finit par nous faire peur. On a l’impression que ces problèmes concernent tout le temps des innocents. Les articles détaillent souvent les événements et comment ils se passent, avec parfois trop de précisions… C’est difficile à lire ou à voir, et ça reste en tête longtemps. Même si je comprends l’importance de l’information, je ressors souvent de ces infos avec un sentiment d’inquiétude. »
« Moi, même si c’est parfois très triste, je préfère quand les médias donnent des détails dans les faits divers. Cela permet de comprendre réellement ce qui s’est passé. Je pense qu’il ne faut pas chercher à adoucir la réalité. Quand les journalistes racontent les faits de manière précise, on mesure mieux la gravité de certaines situations et l’impact que cela peut avoir sur les victimes et leurs proches. Bien sûr, il faut rester respectueux, mais je trouve important de montrer les choses telles qu’elles sont. Libre à chacun de consulter ou non les affaires de faits divers : il n’y a pas que ça dans les médias. »
« Honnêtement, je ne lis presque jamais les faits divers. J’ai toujours eu l’impression que c’était une forme de voyeurisme. On raconte des drames très personnels, des tragédies qui touchent des familles, et tout cela devient presque un spectacle pour le public. Je comprends que ce soit de l’information, mais la manière dont c’est parfois présenté me met mal à l’aise. J’ai l’impression que l’on entre dans l’intimité de gens qui vivent quelque chose de terrible. Du coup, je préfère éviter complètement ce type de choses. »
Title
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Subtitle
Rafael, 27 ans Kinésithérapeute
Bachir, 34 ans Restaurateur
Marielle, 58 ans Architecte
Juliette, 18 ans Etudiante
Faites défiler les cartes pour connaitre leurs avis
Ces titres ont-ils été publiés ?
« Je l’ai scotchée, je l’ai tuée, et puis voilà » : le calvaire de Lola, 12 ans, dans les griffes de Dahbia Benkired
Conclusion
Dans les faits divers, l’émotion n’est pas une fatalité : c’est un levier. Les médias ne se contentent pas de raconter un drame ; ils le construisent pour toucher, surprendre, captiver. Les prénoms, les adjectifs affectifs, les détails macabres : tout est pensé pour créer un lien immédiat avec le lecteur. Mais derrière cette mise en scène se cache une stratégie : capter l’attention, séduire les algorithmes, rester visible dans un flot d’informations infini.
L'émotion devient alors un choix éditorial, pas seulement un outil narratif. Et si l’on décidait de l’utiliser autrement ? moins secoué… et mieux éclairé. Mais derrière cette mise en scène se cache une stratégie : capter l’attention, séduire les algorithmes, rester visible dans un flot d’informations infini. L’émotion devient alors un choix éditorial, pas seulement un outil narratif. Et si l’on décidait de l’utiliser autrement ? moins secoué… et mieux éclairé.
De raconter les faits avec sens, analyse et recul, sans tricher avec notre empathie ? Alors, le fait divers pourrait informer autant qu’il émeut, et le lecteur sortirait moins secoué… et mieux éclairé.
- Les faits divers peuvent saturer et fatiguer le public.
- Le sensationnel prime parfois sur l’information objective.
- Les réactions des lecteurs sont diverses : peur, intérêt, malaise ou désengagement.
- Un traitement équilibré, respectueux des victimes et précis, reste essentiel pour informer correctement.
Merci d’avoir lu ce journal. Au prochain numéro, retrouvez les secrets de fabrication des enquêtes journalistiques.
Remerciements à Dimitri Rouchon-Borie et à l’ensemble des personnes ayant accepté de répondre à notre micro-trottoir.
Un journal écrit par :
Eva RAYNAUD
Charlélie JULES
&
Un exemple concret de ce phénoméne
Usage du mot « crâne ». --> Terme anatomique précis qui évoque immédiatement une image macabre pour un mort. Ce mot accentue la violence de la scène et peut mettre le lecteur mal à l’aise. Alternative possible : « éléments du corps », « élément permettant d'identifier la victime ». Expression « restes du corps ». --> Formulation qui insiste sur la fragmentation du corps de la victime. Cela renforce la dimension dramatique et macabre du récit. --> L’utilisation de mots très concrets comme « crâne » ou « restes du corps » pousse le lecteur à imaginer la scène. Cela peut provoquer malaise, choc ou tristesse, tout en rendant l’article plus marquant pour susciter une émotion qui fasse retenir provisoirement l'histoire au lecteurs et le pousse a vouloir en savoir plus systématiquement. Ce type de vocabulaire ou de mots utiliisé pour choquer contribue à renforcer les émotions dans les faits divers et à capter l’attention du public.
Mort de Maëlys : la «quasi-totalité» des restes de la fillette retrouvés
Affaire du petit Emile
Le 8 juillet 2023, Émile Soleil, 2 ans et demi, disparaît dans le hameau du Haut-Vernet (Alpes-de-Haute-Provence), au lendemain de son arrivée chez ses grands-parents. Il est aperçu une dernière fois marchant seul dans une rue du village. Malgré d’importantes battues et des recherches nationales, aucune trace n’est retrouvée pendant neuf mois. En mars 2024, une promeneuse découvre des ossements à environ 1,7 km du hameau : ils sont identifiés comme étant ceux de l’enfant. Les expertises médico-légales évoquent un traumatisme facial violent et la possible intervention d’un tiers. L’enquête reste en cours pour établir les circonstances exactes du décès.
Analyse
- Occurence du mot "petit": 11.
--> Marqueur davantage affectif que descriptif.
- Recours aux diminutifs hypocoristiques : "blondinet", "garçonnet", "petit blond".
--> Adjectifs à charge émotionnelle et montrent la vulnérabilité enfantine.
- Adjectifs à charge dramatique : "tragique", "inquiétante", "pieuse", "stricte".
- Champ lexical de la disparition : "disparition", "volatilisé", "ne réapparaît pas", "disparu", "plus rien".
- Champ lexical de l'incertitude : "rien n'explique", "toujours beaucoup de questions", "soupçons", "hypothèses", "pourraient provenir" " très peu de réponses".
--> Vecteur d'angoisse et entretient l'intérêt émotionnel
Affaire Maëlys
Dans la nuit du 26 au 27 août 2017, Maëlys de Araujo, une fillette de 8 ans, disparaît lors d’une fête de mariage organisée dans la salle des fêtes du Pont-de-Beauvoisin, en Isère. Vers 3 heures du matin, ses parents signalent sa disparition après l’avoir perdue de vue. Les recherches sont immédiatement lancées et la piste d’un enlèvement est rapidement privilégiée. Les soupçons se portent sur Nordahl Lelandais, un ancien militaire de 34 ans présent au mariage. Mis en examen pour enlèvement et séquestration, il est incarcéré en septembre 2017. Des traces d’ADN de l’enfant dans sa voiture et des images de vidéosurveillance, renforcent les soupçons des enquêteurs. Le 14 février 2018, il reconnaît avoir tué la fillette et conduit les enquêteurs à l’endroit où il avait abandonné le corps dans le massif de la Chartreuse. Il est condamné le 18 février 2022 à la réclusion criminelle à perpétuité avec une période de sûreté de 22 ans.
Affaire Lola
Le 14 octobre 2022, Lola Daviet, 12 ans, disparaît après être rentrée dans l’immeuble où vivent ses parents, gardiens d’une résidence rue Manin dans le 19ᵉ arrondissement de Paris. Les images de vidéosurveillance montrent la collégienne entrer dans le bâtiment en compagnie d’une femme.Dans la soirée, son corps est découvert dans une malle abandonnée dans une rue voisine. L’autopsie révèle qu’elle a subi de graves violences et qu’elle est morte par asphyxie. La principale suspecte, Dahbia Benkired, 24 ans, en situation irrégulière en France et sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, est rapidement arrêtée et mise en examen pour meurtre sur mineur accompagné de viol, de tortures et d’actes de barbarie. Jugée le 24 octobre 2025, elle est condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible.
Sa position se résume ainsi :
« Je suis pour un fait divers de sens ».
L’émotion est inévitable : « forcément on raconte un drame », mais elle ne doit pas devenir une mécanique automatique. Sinon, elle éloigne même les sources : « plus on est dans l'émotion, plus on est dans ce terrain-là, plus les sources nous tournent le dos. »
Dans un paysage médiatique où l’on utilise dès le titre les prénoms des victimes pour créer une proximité immédiate, Dimitri Rouchon-Borie incarne une résistance. Il ne conteste pas la puissance de l’émotion. Il conteste sa centralité systématique. Il affirme que l’émotion est aujourd’hui souvent moins une nécessité journalistique qu’une réponse à l’algorithme. Il défend un fait divers qui éclaire plutôt qu’il ne sidère.
Dimitri Rouchon-Borie
Exempleconcret
Usage du prénom seul (« Lola »). --> Crée une impression de proximité avec le lecteur. --> Donne l’impression que la victime pourrait être connue ou proche (comme une enfant du voisinage ou une camarade). Renforce l’identification et la compassion. Présence du prénom dans le titre (« Lola, l’innocence martyrisée »). --> Le prénom devient un symbole du drame. Et il résume à lui seul l’affaire et facilite sa mémorisation dans l’espace médiatique. L’usage répété du prénom transforme un événement criminel en histoire personnelle. Favorise l’empathie et l’émotion, car le lecteur s’attache plus facilement à une personne identifiée par son prénom. Contribue à rendre l’affaire plus marquante et à ancrer le fait divers dans la mémoire collective.
Lola, l’innocence martyrisée
- Usage répétitif de "le système" "insidieusement", "sournoisement"
--> transforme une interprétation éditoriale en menace constante. Climat de défiance
- Amplification du danger et dramatisation
--> Les racailles munies de couteaux et la mort de Thomas sont présentées avec des termes violents et immédiats.
- Suspicion et doute généralisé:
--> « On ne sait pas tout » ou « la machine à broyer la réalité est en marche » instillent l’idée que les médias et institutions cacheraient la vérité. Cette stratégie provoque peur et méfiance chez le public.
- Urgence/ répétition pour intensifier l'émotion
--> Les phrases courtes et répétitives : « C’est parti. La réécriture est en marche. Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu ? » , produisent un effet de panique et d’urgence, transformant un éditorial en dispositif émotionnel centré sur la peur et le complot.
Analyse
Dimitri Rouchon-Borie : contre l’émotion
Le prénom comme stratégie : l’illusion de proximité
Ce qu’il observe aujourd’hui, c’est une accentuation de cette logique, notamment dans les titres. Les prénoms envahissent les titres et articles : « le petit Emile », « la mort de Lola ». Une façon de donner l’impression que la victime faisait partie de notre cercle intime. Pour lui, ce n’est pas anodin : « Ça c'est un jeu qui est très récent et qui est lié effectivement aux besoins d'exister algorithmiquement sur le web » L’émotion devient ici un outil technique.
Il le dit clairement : « les algorithmes qu'est-ce qu'ils aiment ? : le clivant, l'émotion et l'incarner » Et la formule tombe, brutale : « c'est Google qui est le rédac chef de la presse en France. » Ce n’est donc plus seulement un choix éditorial. C’est une contrainte économique. Il faut « capter les algorithmes ». Et pour cela, il faut produire de l’émotion identifiable, immédiate, personnalisée.
Il résume la mécanique : « il faut être lu, il faut capter les algorithmes, pour capter les algorithmes il faut être dans l'émotion » Dans ce système, l’émotion n’est plus un effet du récit. Elle en devient le carburant.
Intéresser sans émotion ?
Affaire Thomas Perotto
Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, Thomas Perotto, un adolescent de 16 ans, est mortellement poignardé lors d’un bal d’hiver organisé à Crépol. Une rixe éclate à la fin de la soirée entre plusieurs jeunes. Au cours de l’altercation, plusieurs personnes sont attaquées à l’arme blanche : deux victimes sont grièvement blessées et une dizaine d’autres sont plus légèrement touchées. Touché au cœur et à la gorge par des coups de couteau, Thomas est pris en charge par les secours puis héliporté vers un hôpital de Lyon, mais il décède durant son transfert. L’enquête est ouverte pour homicide et tentatives d’homicide en bande organisée. Dans les jours suivants, plusieurs suspects sont interpellés, notamment à Toulouse et à Romans-sur-Isère. L’affaire provoque une forte émotion en France et suscite un important débat médiatique et politique, notamment autour de la violence et de la possible dimension raciste des faits.
L'emotion dans les faits divers
Charlélie
Created on February 16, 2026
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L'emotion dans les faits divers
Eva Raynaud et Charlélie JULES
#001
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Le fait divers c'est quoi ?
Un événement ponctuel, généralement tragique ou spectaculaire, qui ne relève pas de l’actualité politique, économique ou internationale et qui est raconté parce qu’il intéresse ou touche les lecteurs.
C'est pas nous qui l'avons inventé, c'est Le Monde... même eux disent que ca touche le lecteur !
Affaires Lola, Le petit Emile, Mort de Nahel, Meurte de Jubillar...
La preuve juste ici
Des morts et des affaires tragiques, il y en a chaque jour. D'ailleurs, vous avez certainement oublié une grande partie d'entre elles :
Toutes ces affaires qui font la une des journaux et des plateaux de TV pendant quelques jours/ semaines se relaient inlassablement. Le sujet commence à s'essouffler ? Les gens commencent à en avoir marre ? Pas de problème !
Quelques faits divers...
La liste est encore (trop) longue, mais on vous épargne les kilomètres d'affaires glaçantes.
Violente rixe entre bandes à Paris : plusieurs adolescents blessés (2023) Féminicide à Mérignac : le conjoint condamné en appel (2023) Disparition d’un étudiant à Toulouse : corps repêché dans la Garonne (2024) Agression antisémite à Paris : enquête ouverte pour violences aggravées (2023) Tentative d’enlèvement d’une collégienne à Montpellier : suspect interpellé (2024) Meurtre dans une maison de retraite en Bretagne : un résident mis en cause (2025) Attaque à la voiture-bélier contre une supérette en région parisienne (2023) Décès suspect d’un détenu en prison : autopsie ordonnée (2024) Incendie criminel dans un immeuble à Roubaix : plusieurs familles relogées (2023) Viol collectif à Bordeaux : ouverture d’une information judiciaire (2024) Homicide lors d’une fête de village dans le Vaucluse : un mort, deux blessés (2023) Découverte d’un corps dans une forêt en Alsace : enquête pour meurtre (2024)
Disparition du petit Émile au Vernet : un enfant de 2 ans introuvable (2023)Meurtre de Lina Delsarte : l’adolescente disparue retrouvée morte (2024) Rixe mortelle à Crépol : le jeune Thomas tué lors d’un bal (2023) Mort de Nahel à Nanterre : un tir policier déclenche des émeutes (2023) Meurtre de Philippine au Bois de Boulogne : un suspect arrêté en Suisse (2024) Attaque au couteau à Annecy : plusieurs enfants blessés dans un parc (2023) Disparition de Morgane, 13 ans, Côtes-d’Armor : vaste battue organisée (2024) Fusillade à Marseille : plusieurs blessés sur fond de narcotrafic (2023) Découverte de quatre corps dans la Seine : un suspect mis en examen (2025) Explosion dans un collège en Maine-et-Loire : des élèves blessés (2024) Incendie meurtrier à Caluire : un corps retrouvé dans les décombres (2024) Agression d’une octogénaire à Mulhouse : traînée au sol pour un vol (2025) Meurtre d’un professeur à Arras : attaque au couteau dans un lycée (2023) Disparition inquiétante d’un joggeur en Isère : enquête ouverte (2024) Double homicide conjugal dans le Nord : le mari interpellé (2023) Corps calciné découvert dans une voiture en Seine-et-Marne (2024) Braquage violent d’une bijouterie à Lyon : les malfaiteurs en fuite (2023) Affaire du violeur en série de Grenoble : procès très médiatisé (2024) Mineurs interpellés, projet d’attentat : enquête antiterroriste ouverte (2025) Disparition d’un enfant à Nice : retrouvé sain et sauf après 48 heures (2023) Meurtre d’un agent municipal à Grenoble : cavale du suspect (2024) Fusillade à Villeurbanne : règlement de comptes en pleine journée (2023) Nourrisson enlevé à l’hôpital d’Aulnay-sous-Bois (2024)
'Selon une mécanique bien huilée et grâce à des facilités de langage bien intériorisées par les commentateurs, on appelle la petite victime par son prénom afin de créer un sentiment de proximité et favoriser l’attendrissement, permettant ainsi à la compassion de se substituer à l’analyse. La diffusion de la photo accroît la capture lacrymogène des spectateurs...Si ces événements sont en soi tragiques, leur traitement révèle que les journalistes oublient une des règles du métier:
Conserver une distance par rapport aux faits afin d’en rendre compte de la manière la plus complète, la plus honnête ou objective qui soit."
- "La stratégie de l'émotion" de Anne-Cécile Robert
« Drames à la une » : quand l'émotion est omniprésente
Disparition de la petite Maëlys
Mort du petit Émile
Meurtre de Lola
Assassinat de Thomas
Lola. Donner son prénom pour la rapprocher des lecteurs, comme si vous, derrière votre journal, vous l’aviez toujours connue
« Petit » ? Oui. Mais pourquoi le préciser ? Son âge suffit à indiquer qu’il s’agit d’un enfant. L’ajout de l’adjectif renforce la pitié
Lors d’un mariage, disparition d’une enfant. Attention, ça pourrait arriver à votre fille ou à votre nièce.
« Ici on est en France, morts aux Arabes » : la peur comme outil narratif autour de Thomas à Crépol
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Lola Daviet - L'utilisation du prénom de la victime
Dans le traitement médiatique de l’affaire de Lola Daviet, tuée à Paris en 2022, l’utilisation du prénom de la victime joue un rôle important pour rapprocher l’événement du lectorat et susciter une réaction émotionnelle. La plupart des médias parlent simplement de « Lola », sans utiliser son nom complet. Cette personnalisation apparaît très clairement dans les titres : « Qui a tué Lola ? », « Lola, 12 ans, retrouvée morte dans une malle » ou encore « Hommage à Lola ». L’usage du prénom donne l’impression d’une histoire plus intime, comme si la victime était une enfant que le lecteur pouvait connaître.
En répétant ce prénom tout au long du récit, les médias construisent une relation affective entre la victime et le public. Le fait divers devient alors une histoire humaine et individuelle, dans laquelle le lecteur peut plus facilement s’identifier. L’usage du prénom participe ainsi à renforcer l’émotion collective et à marquer durablement l’opinion.
Cette stratégie est renforcée dans le corps des articles. Les journalistes évoquent souvent « la petite Lola », « la collégienne Lola » ou « la jeune Lola », des expressions qui insistent sur son âge et son innocence. Les récits rappellent aussi des éléments du quotidien : « Lola rentrait du collège », « les parents de Lola ont signalé sa disparition », ou encore « les camarades de Lola ont déposé des fleurs devant l’immeuble ». Les témoignages relayés dans la presse utilisent également ce prénom : certains voisins évoquent « Lola, une enfant discrète » ou « la petite Lola que l’on croisait dans le quartier ».
Émile Soleil
L'utilisation d'adjectifs pour toucher
Dans le langage médiatique des faits divers, le langage employé par les journalistes ne se limite pas à une simple transmission d'informations. Il constitue également un dispositif discursif visant à susciter une réaction émotionnelle chez le lecteur. L'affaire de la disparition d'Émile Soleil en juillet 2023 offre un exemple particulièrement révélateur de ce phénomène. Dans de nombreux articles de presse, l'enfant est désigné par l'expression "le petit Émile", qui devient presque une appellation
fixe. Cette formulation illustre l’usage d’adjectifs affectifs dans le discours médiatique, qui contribuent à produire un effet émotionnel. D’un point de vue strictement informatif, la mention de la taille ou de l'âge de l'enfant n'est pas nécessaire pour identifier l'enfant. Pourtant, il est fréquemment répété dans les articles. Dans ce contexte, "petit Émile" ne fonctionne pas seulement comme un adjectif descriptif mais comme un adjectif affectif qui souligne la vulnérabilité de l'enfant et suscite
l'empathie. L'expression renvoie à une représentation socialement partagée de l'enfance associée à l'innocence et la fragilité. De plus, la répétition produit un effet mémoriel puisque au fil de la couverture médiatique, cette formule tend à se substituer au nom complet dans la mémoire collective. Le public retient davantage cette désignation affective que l'identité d’Émile Soleil.
Exemple similaire : L'affaire du petit Grégory
Maelys de Araujo - L'utilisation de termes choquants
Dans le traitement médiatique de l’affaire de Maëlys de Araujo, le choix des mots joue un rôle important pour marquer l’opinion publique et susciter une forte réaction émotionnelle chez le lecteur. Les journalistes utilisent des termes forts pour frapper l’esprit des lecteurs et rendre l’information plus sensible qu’elle ne l’est déjà. Dès les premières heures de l’affaire, les titres évoquent la “disparition mystérieuse” ou le “rapt” de la fillette lors d’un mariage. Ce vocabulaire dramatise l’événement et crée un climat d’angoisse. Lorsque l’enquête progresse, les mots deviennent encore plus marquants : les articles parlent d’”enlèvement”, de “prédateur” ou encore de “crime sordide”. Ces expressions renforcent la gravité du fait divers. Les récits journalistiques mettent également en avant des éléments narratifs qui accentuent l’émotion : l’innocence de l’enfant ou la confiance trahie dans un moment festif. Les
médias utilisent aussi des formules choc dans leurs titres, destinées à capter immédiatement l’attention : “la nuit où Maëlys a disparu” ou “le prédateur du mariage”. Ce type de formulation vise à marquer durablement les esprits et à provoquer une réaction émotionnelle forte. Le choix d’un vocabulaire puissant et évocateur illustre la manière dont les faits divers sont racontés pour susciter des sentiments d’indignation, de tristesse ou de peur, et pour rendre l’événement particulièrement marquant dans l’espace médiatique. Dans certaines affaires, des descriptions beaucoup plus détaillées sont parfois utilisées pour décrire des scènes atroces.
Thomas Perotto
La peur comme construction médiatique
Le meurtre de Thomas Perotto, à Crépol , a rapidement dépassé le cadre d’un simple fait divers. Sa médiatisation illustre la place centrale de l’émotion dans le traitement journalistique. Dans cette affaire, la peur devient un élément structurant du récit médiatique. D'abord, le drame est présenté comme la rupture brutale d'un moment festif. Les récits insistent sur l'idée d'une soirée qui "tourne au cauchemar". Les témoignages largement relayés renforcent cette dimension dramatique. Certains participants racontent par exemple:"j'ai vu mon pote se fairetuer devant moi" ou encore "dans
la salle c'était la terreur". Ces citations plongent le lecteur dans une scène de violence qui produit un effet émotionnel puissant. La peur est également renforcée par les choix éditoriaux. Certains titres évoquent un " raid" ou une "attaque", donnant au drame une dimension spectaculaire. La diffusion d'images marquantes, notamment celles des obsèques ou des hommages rendus par les amis de la victime, contibue à renforcer l'émotion collective et l'identification à la victime. Enfin cette émotion est parfois mobilisée dans une lecture plus politique de l'événement. Dans certains discours médiatiques /
politiques, l’affaire est présentée comme le symbole d’un conflit entre "deux France": les villages ruraux et les quartiers populaires urbains. Cette lecture transforme l’événement en symbole d’une insécurité généralisée. Le fait divers est alors utilisé pour alimenter un récit plus large sur la violence et tensions sociales. Cette dynamique montre comment l’émotion peut devenir un levier d’influence dans le débat public. Ces actes illustrent la manière dont l’émotion collective peut être transformée en sentiment de peur ou de haine dirigé contre un groupe.
La mécanique du fait divers : L'émotion à travers les yeux d'un journaliste spécialisé
L'émotion n'est pas au service de l'information
À la question centrale : « Si on enlève l’émotion, les gens liront-ils moins ? », sa réponse est nette :
Pendant quinze ans, Dimitri Rouchon-Borie a fait du fait divers. Quinze ans à raconter des drames, des crimes et vies bouleversées Il est ensuite passé à la chronique judicaire, avant de devenir aujourd’hui directeur des études à l’ESJ Pro de Montpellier. Il occupe une position singulière dans le débat sur l’émotion. Non pas qu’il la nie. Mais il refuse d’en faire une condition pour intéresser le public.
« Non »
«Il insiste : « quand on essaie de faire autrement le fait divers, on intéresse aussi les gens et donc on peut le faire aussi d'une manière un peu plus construite. » Il revendique une autre approche : on s’intéresse à « qu'est-ce que ça dit de nous, c'est plutôt ça le fait divers » Ce n’est pas l’effroi qui doit guider le traitement, mais la compréhension. Pourquoi un tel drame devient national ? Pourquoi un autre reste invisible ?
Dès qu’il distingue fait divers et chronique judiciaire, il introduit une réflexion sur la distance et ainsi donc sur l’émotion : « le fait divers on est vraiment sur dans le temps du « sang ». La chronique judiciaire on est censé déjà être un peu dans le temps de la cicatrice puisque la blessure du drame est un peu lointaine. » Le fait divers est le moment le plus exposé à l'émotion brute. Mais pour lui, cette émotion n'est pas une
fatalité journalistique : elle est souvent un choix. Pire, parfois une facilité. « Le fait divers, on peut être dans l'émotion, mais c'est la manière de traiter le fait divers quand on est un peu feignant ou en tout cas qu'on a effectivement juste envie de nourrir la mauvaise matière du fait divers. » Le mot est fort : « feignant ». L’émotion devient alors un raccourci narratif. Un moyen rapide d’accrocher.
L'émotion comme stratégie
L'émotion n'est pas au service de l'information
L’offre façonne le public
Son argument le plus frappant tient dans une métaphore simple : « si tu ouvres que des magasins de glaces c'est les gens qui vont manger des glaces au bout d'un moment, si de temps en temps tu mets des magasins avec des fruits et légumes les gens vont manger des fruits et légumes » Autrement dit : le public consomme ce qu’on lui propose. Si l’on ne propose que de l’émotion immédiate, le public s’y habitue. Si l’on propose du récit, de l’analyse, du sens, il peut aussi s’y intéresser.
L’idée renverse l’argument économique souvent avancé : ce ne serait pas « le public » qui réclame l’émotion, mais le système médiatique qui l’a normalisée. Il observe d’ailleurs un appauvrissement des différences : « Tous les desks traitent à peu près les faits divers de la même manière » Parce que « le couloir d'entrée c'est l'algorithme », les médias se ressemblent. L’émotion devient un standard.
Faits divers de sens
Qu'en pensent les lecteurs ?
Nous leur avons demandé : « Que pensez-vous du traitement des faits divers et de leur contenu ? »
« Personnellement, je n’aime pas la manière dont les faits divers sont souvent traités dans les médias. J’ai l’impression que l’on insiste beaucoup trop sur le sensationnel pour attirer l’attention des gens. Les titres sont parfois très choquants, et cela donne le sentiment que l’on cherche surtout à choquer ou à faire réagir plutôt qu’à informer… Bien sûr, ces événements sont graves et méritent d’être racontés, mais je préférerais un traitement plus sobre et plus factuel. À force de mettre en avant la peur ou la tristesse, on finit par avoir l’impression que la violence est partout. Parfois, je me détache de l’actualité à cause de cela. »
« Je regarde parfois les faits divers, mais c'est vrai que ça peut vite devenir angoissant… On entend tellement parler d’enfants victimes que ça finit par nous faire peur. On a l’impression que ces problèmes concernent tout le temps des innocents. Les articles détaillent souvent les événements et comment ils se passent, avec parfois trop de précisions… C’est difficile à lire ou à voir, et ça reste en tête longtemps. Même si je comprends l’importance de l’information, je ressors souvent de ces infos avec un sentiment d’inquiétude. »
« Moi, même si c’est parfois très triste, je préfère quand les médias donnent des détails dans les faits divers. Cela permet de comprendre réellement ce qui s’est passé. Je pense qu’il ne faut pas chercher à adoucir la réalité. Quand les journalistes racontent les faits de manière précise, on mesure mieux la gravité de certaines situations et l’impact que cela peut avoir sur les victimes et leurs proches. Bien sûr, il faut rester respectueux, mais je trouve important de montrer les choses telles qu’elles sont. Libre à chacun de consulter ou non les affaires de faits divers : il n’y a pas que ça dans les médias. »
« Honnêtement, je ne lis presque jamais les faits divers. J’ai toujours eu l’impression que c’était une forme de voyeurisme. On raconte des drames très personnels, des tragédies qui touchent des familles, et tout cela devient presque un spectacle pour le public. Je comprends que ce soit de l’information, mais la manière dont c’est parfois présenté me met mal à l’aise. J’ai l’impression que l’on entre dans l’intimité de gens qui vivent quelque chose de terrible. Du coup, je préfère éviter complètement ce type de choses. »
Title
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Subtitle
Rafael, 27 ans Kinésithérapeute
Bachir, 34 ans Restaurateur
Marielle, 58 ans Architecte
Juliette, 18 ans Etudiante
Faites défiler les cartes pour connaitre leurs avis
Ces titres ont-ils été publiés ?
« Je l’ai scotchée, je l’ai tuée, et puis voilà » : le calvaire de Lola, 12 ans, dans les griffes de Dahbia Benkired
Conclusion
Dans les faits divers, l’émotion n’est pas une fatalité : c’est un levier. Les médias ne se contentent pas de raconter un drame ; ils le construisent pour toucher, surprendre, captiver. Les prénoms, les adjectifs affectifs, les détails macabres : tout est pensé pour créer un lien immédiat avec le lecteur. Mais derrière cette mise en scène se cache une stratégie : capter l’attention, séduire les algorithmes, rester visible dans un flot d’informations infini.
L'émotion devient alors un choix éditorial, pas seulement un outil narratif. Et si l’on décidait de l’utiliser autrement ? moins secoué… et mieux éclairé. Mais derrière cette mise en scène se cache une stratégie : capter l’attention, séduire les algorithmes, rester visible dans un flot d’informations infini. L’émotion devient alors un choix éditorial, pas seulement un outil narratif. Et si l’on décidait de l’utiliser autrement ? moins secoué… et mieux éclairé.
De raconter les faits avec sens, analyse et recul, sans tricher avec notre empathie ? Alors, le fait divers pourrait informer autant qu’il émeut, et le lecteur sortirait moins secoué… et mieux éclairé.
Merci d’avoir lu ce journal. Au prochain numéro, retrouvez les secrets de fabrication des enquêtes journalistiques.
Remerciements à Dimitri Rouchon-Borie et à l’ensemble des personnes ayant accepté de répondre à notre micro-trottoir.
Un journal écrit par :
Eva RAYNAUD
Charlélie JULES
&
Un exemple concret de ce phénoméne
Usage du mot « crâne ». --> Terme anatomique précis qui évoque immédiatement une image macabre pour un mort. Ce mot accentue la violence de la scène et peut mettre le lecteur mal à l’aise. Alternative possible : « éléments du corps », « élément permettant d'identifier la victime ». Expression « restes du corps ». --> Formulation qui insiste sur la fragmentation du corps de la victime. Cela renforce la dimension dramatique et macabre du récit. --> L’utilisation de mots très concrets comme « crâne » ou « restes du corps » pousse le lecteur à imaginer la scène. Cela peut provoquer malaise, choc ou tristesse, tout en rendant l’article plus marquant pour susciter une émotion qui fasse retenir provisoirement l'histoire au lecteurs et le pousse a vouloir en savoir plus systématiquement. Ce type de vocabulaire ou de mots utiliisé pour choquer contribue à renforcer les émotions dans les faits divers et à capter l’attention du public.
Mort de Maëlys : la «quasi-totalité» des restes de la fillette retrouvés
Affaire du petit Emile
Le 8 juillet 2023, Émile Soleil, 2 ans et demi, disparaît dans le hameau du Haut-Vernet (Alpes-de-Haute-Provence), au lendemain de son arrivée chez ses grands-parents. Il est aperçu une dernière fois marchant seul dans une rue du village. Malgré d’importantes battues et des recherches nationales, aucune trace n’est retrouvée pendant neuf mois. En mars 2024, une promeneuse découvre des ossements à environ 1,7 km du hameau : ils sont identifiés comme étant ceux de l’enfant. Les expertises médico-légales évoquent un traumatisme facial violent et la possible intervention d’un tiers. L’enquête reste en cours pour établir les circonstances exactes du décès.
Analyse
- Occurence du mot "petit": 11.
--> Marqueur davantage affectif que descriptif.- Recours aux diminutifs hypocoristiques : "blondinet", "garçonnet", "petit blond".
--> Adjectifs à charge émotionnelle et montrent la vulnérabilité enfantine.- Champ lexical de l'incertitude : "rien n'explique", "toujours beaucoup de questions", "soupçons", "hypothèses", "pourraient provenir" " très peu de réponses".
--> Vecteur d'angoisse et entretient l'intérêt émotionnelAffaire Maëlys
Dans la nuit du 26 au 27 août 2017, Maëlys de Araujo, une fillette de 8 ans, disparaît lors d’une fête de mariage organisée dans la salle des fêtes du Pont-de-Beauvoisin, en Isère. Vers 3 heures du matin, ses parents signalent sa disparition après l’avoir perdue de vue. Les recherches sont immédiatement lancées et la piste d’un enlèvement est rapidement privilégiée. Les soupçons se portent sur Nordahl Lelandais, un ancien militaire de 34 ans présent au mariage. Mis en examen pour enlèvement et séquestration, il est incarcéré en septembre 2017. Des traces d’ADN de l’enfant dans sa voiture et des images de vidéosurveillance, renforcent les soupçons des enquêteurs. Le 14 février 2018, il reconnaît avoir tué la fillette et conduit les enquêteurs à l’endroit où il avait abandonné le corps dans le massif de la Chartreuse. Il est condamné le 18 février 2022 à la réclusion criminelle à perpétuité avec une période de sûreté de 22 ans.
Affaire Lola
Le 14 octobre 2022, Lola Daviet, 12 ans, disparaît après être rentrée dans l’immeuble où vivent ses parents, gardiens d’une résidence rue Manin dans le 19ᵉ arrondissement de Paris. Les images de vidéosurveillance montrent la collégienne entrer dans le bâtiment en compagnie d’une femme.Dans la soirée, son corps est découvert dans une malle abandonnée dans une rue voisine. L’autopsie révèle qu’elle a subi de graves violences et qu’elle est morte par asphyxie. La principale suspecte, Dahbia Benkired, 24 ans, en situation irrégulière en France et sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, est rapidement arrêtée et mise en examen pour meurtre sur mineur accompagné de viol, de tortures et d’actes de barbarie. Jugée le 24 octobre 2025, elle est condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible.
Sa position se résume ainsi :
« Je suis pour un fait divers de sens ».
L’émotion est inévitable : « forcément on raconte un drame », mais elle ne doit pas devenir une mécanique automatique. Sinon, elle éloigne même les sources : « plus on est dans l'émotion, plus on est dans ce terrain-là, plus les sources nous tournent le dos. » Dans un paysage médiatique où l’on utilise dès le titre les prénoms des victimes pour créer une proximité immédiate, Dimitri Rouchon-Borie incarne une résistance. Il ne conteste pas la puissance de l’émotion. Il conteste sa centralité systématique. Il affirme que l’émotion est aujourd’hui souvent moins une nécessité journalistique qu’une réponse à l’algorithme. Il défend un fait divers qui éclaire plutôt qu’il ne sidère.
Dimitri Rouchon-Borie
Exempleconcret
Usage du prénom seul (« Lola »). --> Crée une impression de proximité avec le lecteur. --> Donne l’impression que la victime pourrait être connue ou proche (comme une enfant du voisinage ou une camarade). Renforce l’identification et la compassion. Présence du prénom dans le titre (« Lola, l’innocence martyrisée »). --> Le prénom devient un symbole du drame. Et il résume à lui seul l’affaire et facilite sa mémorisation dans l’espace médiatique. L’usage répété du prénom transforme un événement criminel en histoire personnelle. Favorise l’empathie et l’émotion, car le lecteur s’attache plus facilement à une personne identifiée par son prénom. Contribue à rendre l’affaire plus marquante et à ancrer le fait divers dans la mémoire collective.
Lola, l’innocence martyrisée
- Usage répétitif de "le système" "insidieusement", "sournoisement"
--> transforme une interprétation éditoriale en menace constante. Climat de défiance- Amplification du danger et dramatisation
--> Les racailles munies de couteaux et la mort de Thomas sont présentées avec des termes violents et immédiats.- Suspicion et doute généralisé:
--> « On ne sait pas tout » ou « la machine à broyer la réalité est en marche » instillent l’idée que les médias et institutions cacheraient la vérité. Cette stratégie provoque peur et méfiance chez le public.- Urgence/ répétition pour intensifier l'émotion
--> Les phrases courtes et répétitives : « C’est parti. La réécriture est en marche. Vous n’avez pas vu ce que vous avez vu ? » , produisent un effet de panique et d’urgence, transformant un éditorial en dispositif émotionnel centré sur la peur et le complot.Analyse
Dimitri Rouchon-Borie : contre l’émotion
Le prénom comme stratégie : l’illusion de proximité
Ce qu’il observe aujourd’hui, c’est une accentuation de cette logique, notamment dans les titres. Les prénoms envahissent les titres et articles : « le petit Emile », « la mort de Lola ». Une façon de donner l’impression que la victime faisait partie de notre cercle intime. Pour lui, ce n’est pas anodin : « Ça c'est un jeu qui est très récent et qui est lié effectivement aux besoins d'exister algorithmiquement sur le web » L’émotion devient ici un outil technique.
Il le dit clairement : « les algorithmes qu'est-ce qu'ils aiment ? : le clivant, l'émotion et l'incarner » Et la formule tombe, brutale : « c'est Google qui est le rédac chef de la presse en France. » Ce n’est donc plus seulement un choix éditorial. C’est une contrainte économique. Il faut « capter les algorithmes ». Et pour cela, il faut produire de l’émotion identifiable, immédiate, personnalisée.
Il résume la mécanique : « il faut être lu, il faut capter les algorithmes, pour capter les algorithmes il faut être dans l'émotion » Dans ce système, l’émotion n’est plus un effet du récit. Elle en devient le carburant.
Intéresser sans émotion ?
Affaire Thomas Perotto
Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, Thomas Perotto, un adolescent de 16 ans, est mortellement poignardé lors d’un bal d’hiver organisé à Crépol. Une rixe éclate à la fin de la soirée entre plusieurs jeunes. Au cours de l’altercation, plusieurs personnes sont attaquées à l’arme blanche : deux victimes sont grièvement blessées et une dizaine d’autres sont plus légèrement touchées. Touché au cœur et à la gorge par des coups de couteau, Thomas est pris en charge par les secours puis héliporté vers un hôpital de Lyon, mais il décède durant son transfert. L’enquête est ouverte pour homicide et tentatives d’homicide en bande organisée. Dans les jours suivants, plusieurs suspects sont interpellés, notamment à Toulouse et à Romans-sur-Isère. L’affaire provoque une forte émotion en France et suscite un important débat médiatique et politique, notamment autour de la violence et de la possible dimension raciste des faits.