lecture lineaire
Le Discours de la servitude volontaire
Extrait 3 "C'est certainement que le tyran n'est jamais aimé..."
PRESENTATION
3e extrait du Discours de la servitude volontaire - p. 71-72 Edition Belin Déclic Etienne de La Boétie compose ce discours probablement en 1548, alors qu'il a entre 16 et 20 ans ; le texte, fortement polémique, restera sous la forme d'un manuscrit non édité jusqu'après la mort de son auteur. Humaniste et féru de culture antique, engagé dans la réflexion politique de son temps, La Boétie y livre une remise en question de la vision habituelle du rapport du peuple à la tyrannie et implique le lecteur dans son argumentation. Dans ce passage, La Boétie arrive à la fin de son argumentation et après avoir défini le concept de servitude volontaire, interpellé les peuples sur leur responsabilité et expliqué les manoeuvres du tyran pour nuire à la liberté, il a expliqué avec l'exemple de Néron, l'impossibilité pour le tyran de tisser des liens d'attachement véritable. Il en vient à définir ce qu'est l'amitié véritable et pourquoi elle échappe au tyran. Ainsi on se demandera comment La Boétie fait-il prendre conscience au lecteur du pouvoir de l'amitié face à la tyrannie. On observe 3 mouvements : 1. L'incompatibilité entre amitié et tyrannie [du début à "... complices.] 2. Les relations sous la tyrannie [de "Or quand bien même... à "...maître de tous."] 3. L'amitién valeur essentielle pour lutter contre le tyran ["N'est donc pas..." à la fin]
a retenir
- Ton assertif : La Boetie emploie le présent de vérité générale, des modalisateurs - Structure argumentive claire : nombreux connecteurs logiques - présence d'une référence à l'apologue d'Esope "Le Lion et le Renard" => argumentation directe qui s'appuie sur la raison ET les sentiments du lecteur pour le pousser à la prise de conscience et à l'action
1er mouvement
Double négation et parallélisme de construction pour faire ressortir la solitude du tyran. Le ton est affirmatif "certainement" ici dans le sens de "avec certitude" + emploi du présentatif "c'est" et d'un présent de vérité générale. Les deux points qui forment la juxtaposition invitent à tirer conséquence de ce qui précède. Répétition de "c'est" et de l'idée que l'amitié est une valeur exceptionnelle. Deux métaphores liées au lexique religieux "nom sacré" "chose sainte" ouvrent l'éloge de l'amitié et la place au-dessus des considérations matérielles ou politiques. Indirectement, La Boétie amène le lecteur à tirer la conclusion que puisque l'amitié est sacrée et que le tyran n'y a pas accès, il se trouve exclu du domaine du Bien. La Boétie enchaîne une série de restrictions et négations > L’amitié permet de souligner a contrario les défauts essentiels de la tyrannie. De fait, elle est toujours décrite comme l’envers du gouvernement tyrannique. > il y a incompatibilité totale entre amitié et tyrannie
C’est certainement que le tyran n’est jamais aimé, ni n’aime : l’amitié c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se noue que par une mutuelle estime ; elle s’entretient pas tant par les bienfaits que par la bonne vie ; ce qui rend un ami assuré de l’autre c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les garanties qu’il en a c’est son bon naturel, la foi et la constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
1er mouvement
La Boétie amène une distinction entre ceux qui sont capables d'amitié et ceux qui ne le sont pas. Celle-ci ne concerne que « gens de bien » (restriction) L'éloge de l'amitié se poursuit. Lexique mélioratif : « une mutuelle estime », « la bonne vie » « intégrité » "garanties" C'est la vertu, la qualité intérieure de l'homme (= la bonne vie) qui fait de lui un être digne d'amitié et pas ce qu'il donne (= les bienfaits). On comprend que les cadeaux et privilèges ne créent pas la véritable amitié, seule la vertu, les qualités humaines le peuvent. Un système d’antithèses renforcé par le rythme ternaire + l'anaphore, oppose l’amitié et la tyrannie : de côté de l’amitié, le « bon naturel, la foi et la constance » ; du côté de la tyrannie, « la cruauté », « la déloyauté », « l’injustice » ces deux derniers étant construits avec un préfixe négatif.
C’est certainement que le tyran n’est jamais aimé, ni n’aime : l’amitié c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se noue que par une mutuelle estime ; elle s’entretient pas tant par les bienfaits que par la bonne vie ; ce qui rend un ami assuré de l’autre c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les garanties qu’il en a c’est son bon naturel, la foi et la constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
1er mouvement
> la digression sur l'amitié On peut se demander pourquoi LB accorde dans ce passage autant d'importance à l'amitié, le sujet semble s'écarter un peu de la réflexion sur la liberté et la servitude volontaire. C'est ce que l'on nomme une digression. On s'écarte légèrement du sujet principal, cela épouse le fonctionnement de la pensée, et c'est un type d'écrit que Montaigne popularise sous le terme d' "essais". - LB oppose l'amitié qui unit les « gens de bien » et le « complot » que l’on peut trouver « entre les méchants ». Le lexique fait apparaître deux camps, mis en miroir avec les expressions créées par LB "s'entre'aiment" et "s'entre-craignent" qui matérialise l'opposition avec des mots qui se ressemblent. Amitié = "gens de bien" "ami" qui "s'entr'aiment" "compagnie" VS Complot = "les méchants" "complices" qui "s'entre-craignent"
La Boétie fait donc l’éloge de la valeur morale de l’amitié, en l’opposant à la corruption de la tyrannie. Il affirme qu’un tyran ne peut éprouver ou recevoir de l’amitié. Le rapport de domination fausse toutes les relations entre le tyran et autrui, y compris pour les favoris.
2eme mouvement
Or quand bien même cela ne serait pas un obstacle, encore serait-il malaisé de trouver un amour assuré chez un tyran
Le deuxième mouvement s’ouvre sur un raisonnement concessif : « Or quand bien même cela ne serait pas un obstacle » "or : conjonction de coordination, introduit le retour à l'argument, après la digression. "quand bien même" = locution conjonctive, elle indroduit la pro. sub. circonstancielle de concession. Ici, LB offre d'examiner une nuance à son argument principal mais immédiatement il vient le renforcer par l'emploi du conditionnel "serait-il" + de la négation lexicale «malaisé » : même si l’amitié était possible, elle serait difficile à maintenir sous la tyrannie car sa position supérieure l'empêche d'établir des liens sincères, même avec ceux qui pensent l'aimer. Il n'y a donc pas de réelle expression de la concession, ou en tout cas, elle est tout de suite contestée.
2eme mouvement
Dans la deuxième partie de la phrase, La Boétie expose les raisons de la solitude du tyran en distinguant amitié et faveurs et en insistant sur l'importance de l'égalité. Pour cela, il s'appuie sur une nouvelle prop. sub. conjonctive, de cause cette fois dont la conséquence apparaît dans la principale : "il est déjà au-delà des bornes de l’amitié". La métaphore spatiale situe le tyran en-dehors de l’espace vertueux de l’amitié, montrant son isolement. La négation renforce l'idée d'exclusion du tyran de toute sphère amicale. D'autres métaphores sont employées pour parler de l'amitié : "vrai gibier" et "boiter". Un dicton de Pythagore dit "L’amitié, c’est l’égalité. Un ami est un autre soi-même." LB relie lui aussi fermement l'amitié et l'égalité. Le terme "gibier" induit l'idée de quête, de chasse mais aussi de quelque chose dont on se nourrit. "ne veut jamais boiter mais toujours être égale." Cette deuxième image permet au lecteur de visualiser le rapport horizontal induit par l'égalité en amitié et le verbe "boiter" illustre l'idée de disfonctionnement. L'emploi du présent de vérité générale et l’antithèse entre les adverbes "jamais" et "toujours" donnent à la phrase une dimension proverbiale.
Or quand bien même cela ne serait pas un obstacle, encore serait-il malaisé de trouver un amour assuré chez un tyran parce qu’étant au-dessus de tous, et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son vrai gibier en l’égalité, qui ne veut jamais boiter mais toujours être égale.
3eme mouvement
LB va établir un parallèle entre le tyrans et ses favoris et un groupe de voleurs. Il développe l'idée des "complices" apparue plus haut et file la métaphore avec tes termes comme "voleurs" et "butin". A ces termes péjoratifs, il associe tout d'abord des mots traduisant l'union "confiance" "partage" mais ils sont vite démentis par la reprise des verbes "s'entr'aimer" et "s'entre-craignent" : il s'agit ici de préserver des gains, d'une union d'intérêts mais aucunement d'amitié véritable. La proposition incise "dit-on" ancre le propos dans une parole universelle, quelque chose connu de tous, à laquelle LB fait référence comme à une vérité déjà établie. L’entraide des brigands se traduit par une division du « butin » certes, mais le fait qu’ils « s’entre-craignent » trahit malgré tout une relation de sujétion donc une absence de liberté, l’accumulation de négations grammaticale et lexicale à la fin de la phrase le suggère : « et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force. »
Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs, dit-on, quelque confiance au partage du butin, parce qu’à défaut de s’entr’aimer, au moins ils s’entre-craignent, et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force. Mais ceux qui sont les favoris du tyran ne peuvent jamais en avoir aucune assurance, d’autant qu’il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’est obligé par aucun droit ni aucun devoir, ayant pour principe de prendre sa volonté pour la raison, et qu’il n’a aucun compagnon, mais qu’il est le maître de tous.
2eme mouvement
Mais ceux qui sont les favoris du tyran ne peuvent jamais en avoir aucune assurance, d’autant qu’il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’est obligé par aucun droit ni aucun devoir, ayant pour principe de prendre sa volonté pour la raison, et qu’il n’a aucun compagnon, mais qu’il est le maître de tous.
Le connecteur logique "mais" marque l'opposition avec l'idée précédente. LB a évoqué une forme de confiance qui existe entre les voleurs, celle ci n'est même pas possible entre le tyran et ses favoris. L'impossibilité du lien est exprimée par un réseau de formules négatives et LB parvient à démontrer que là encore c'est le principe de servitude volontaire qui est responsable puisque le pouvoir du tyran lui est donné ses favoris comme l'indique le COI "d'eux-mêmes". LB insiste sur le fait que les faveurs sont fondées sur un rapport d’inégalité : en opposant les formulations hyperboliques "aucun compagnon" et "maître de tous" il fait ressortir le un contre tous qui agit pourtant à la faveur du tyran.
3e mouvement
Le 3e mouvement commence par une question oratoire et une apostrophe indirecte pour blâmer la folie de ceux qui s'approchent du pouvoir malgré le danger. La phrase est très longue et il convient de la décomposer car elle exprime plusieurs choses : LB juge "déplorable" (= quelque chose qui inspire des regrets, de la tristesse, de l'indignation) - que personne n'ait de sagesse - que personne n'ait de prudence - que personne n'ait de courage alors qu'il existe un adage, une leçon déjà connue qui a été rapportée dans un apologue antique par Esope, "Le Renard au Lion qui faisait le malade" et que LB reprend au discours direct avec la parole du Renard et la métaphore des traces. Les hyperboles "personne" "tant de gens" auquel il oppose "pas un" renforce son sentiment de douleur face au constat que les hommes ont sous les yeux le problème mais qu'ils ne prennent pas les bonnes décisions. Il a d'ailleurs recours au champ lexical de la vue que l'on retrouve dans le conte cité. D'autres hyperboles permettent à LB de renforcer l'idée d'indignation qu'il tente de faire ressentir au lecteur.
N’est-ce donc pas déplorable que, devant tant d’exemples flagrants, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que de tant de gens qui s’approchent si volontiers des tyrans, il n’y en ait pas un qui ait la prudence et le courage de leur dire ce que dit, d’après le conte, le Renard au Lion qui faisait le malade : " J’irais bien volontiers te voir en ta tanière, mais je vois beaucoup de traces de bêtes qui vont vers toi ; mais qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une".
Conclusion
: La Boétie démontre que la tyrannie détruit les bases mêmes de l’amitié sacrée, remplaçant la confiance et l’estime mutuelle par la peur et la méfiance. Il invite le lecteur à réfléchir sur la nécessité de résister à l’oppression, en soulignant que la valeur morale de l’amitié peut être un antidote à la servitude. La Boetie utilise une rhétorique vigoureuse, impliquant son lecteur, tantôt directement, tantôt par des références communes comme celle de la fable d'Esope. En évoquant dans la fin de son discours l'importance de l'amitié, il offre une solution aux hommes, il montre que la structure pyramidale de la tyrannie détruit toute possibilité de lien humain authentique, ne laissant place qu'à une chaîne de complicités précaires fondée sur l'intérêt et la crainte. On retrouvera chez d'autres humanistes l'éloge de cette vertu cardinale qu'est l'amitié, tout particulièrement chez Montaigne qui y consacrera un livre entier de ses Essais. Evoquant son amitié avec La Boétie, Montaigne y écrit : "Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que c'était lui ; parce que c'était moi. » " illustrant parfaitement la relation faite d'égalité et de respect défendue par La Boétie.
Pour approfondir
Article "Parce que c'était lui, parce que c'était moi"
DSV Extrait 3 le tyran n'est jamais aimé
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Le Discours de la servitude volontaire
Extrait 3 "C'est certainement que le tyran n'est jamais aimé..."
PRESENTATION
3e extrait du Discours de la servitude volontaire - p. 71-72 Edition Belin Déclic Etienne de La Boétie compose ce discours probablement en 1548, alors qu'il a entre 16 et 20 ans ; le texte, fortement polémique, restera sous la forme d'un manuscrit non édité jusqu'après la mort de son auteur. Humaniste et féru de culture antique, engagé dans la réflexion politique de son temps, La Boétie y livre une remise en question de la vision habituelle du rapport du peuple à la tyrannie et implique le lecteur dans son argumentation. Dans ce passage, La Boétie arrive à la fin de son argumentation et après avoir défini le concept de servitude volontaire, interpellé les peuples sur leur responsabilité et expliqué les manoeuvres du tyran pour nuire à la liberté, il a expliqué avec l'exemple de Néron, l'impossibilité pour le tyran de tisser des liens d'attachement véritable. Il en vient à définir ce qu'est l'amitié véritable et pourquoi elle échappe au tyran. Ainsi on se demandera comment La Boétie fait-il prendre conscience au lecteur du pouvoir de l'amitié face à la tyrannie. On observe 3 mouvements : 1. L'incompatibilité entre amitié et tyrannie [du début à "... complices.] 2. Les relations sous la tyrannie [de "Or quand bien même... à "...maître de tous."] 3. L'amitién valeur essentielle pour lutter contre le tyran ["N'est donc pas..." à la fin]
a retenir
- Ton assertif : La Boetie emploie le présent de vérité générale, des modalisateurs - Structure argumentive claire : nombreux connecteurs logiques - présence d'une référence à l'apologue d'Esope "Le Lion et le Renard" => argumentation directe qui s'appuie sur la raison ET les sentiments du lecteur pour le pousser à la prise de conscience et à l'action
1er mouvement
Double négation et parallélisme de construction pour faire ressortir la solitude du tyran. Le ton est affirmatif "certainement" ici dans le sens de "avec certitude" + emploi du présentatif "c'est" et d'un présent de vérité générale. Les deux points qui forment la juxtaposition invitent à tirer conséquence de ce qui précède. Répétition de "c'est" et de l'idée que l'amitié est une valeur exceptionnelle. Deux métaphores liées au lexique religieux "nom sacré" "chose sainte" ouvrent l'éloge de l'amitié et la place au-dessus des considérations matérielles ou politiques. Indirectement, La Boétie amène le lecteur à tirer la conclusion que puisque l'amitié est sacrée et que le tyran n'y a pas accès, il se trouve exclu du domaine du Bien. La Boétie enchaîne une série de restrictions et négations > L’amitié permet de souligner a contrario les défauts essentiels de la tyrannie. De fait, elle est toujours décrite comme l’envers du gouvernement tyrannique. > il y a incompatibilité totale entre amitié et tyrannie
C’est certainement que le tyran n’est jamais aimé, ni n’aime : l’amitié c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se noue que par une mutuelle estime ; elle s’entretient pas tant par les bienfaits que par la bonne vie ; ce qui rend un ami assuré de l’autre c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les garanties qu’il en a c’est son bon naturel, la foi et la constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
1er mouvement
La Boétie amène une distinction entre ceux qui sont capables d'amitié et ceux qui ne le sont pas. Celle-ci ne concerne que « gens de bien » (restriction) L'éloge de l'amitié se poursuit. Lexique mélioratif : « une mutuelle estime », « la bonne vie » « intégrité » "garanties" C'est la vertu, la qualité intérieure de l'homme (= la bonne vie) qui fait de lui un être digne d'amitié et pas ce qu'il donne (= les bienfaits). On comprend que les cadeaux et privilèges ne créent pas la véritable amitié, seule la vertu, les qualités humaines le peuvent. Un système d’antithèses renforcé par le rythme ternaire + l'anaphore, oppose l’amitié et la tyrannie : de côté de l’amitié, le « bon naturel, la foi et la constance » ; du côté de la tyrannie, « la cruauté », « la déloyauté », « l’injustice » ces deux derniers étant construits avec un préfixe négatif.
C’est certainement que le tyran n’est jamais aimé, ni n’aime : l’amitié c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se noue que par une mutuelle estime ; elle s’entretient pas tant par les bienfaits que par la bonne vie ; ce qui rend un ami assuré de l’autre c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les garanties qu’il en a c’est son bon naturel, la foi et la constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
1er mouvement
> la digression sur l'amitié On peut se demander pourquoi LB accorde dans ce passage autant d'importance à l'amitié, le sujet semble s'écarter un peu de la réflexion sur la liberté et la servitude volontaire. C'est ce que l'on nomme une digression. On s'écarte légèrement du sujet principal, cela épouse le fonctionnement de la pensée, et c'est un type d'écrit que Montaigne popularise sous le terme d' "essais". - LB oppose l'amitié qui unit les « gens de bien » et le « complot » que l’on peut trouver « entre les méchants ». Le lexique fait apparaître deux camps, mis en miroir avec les expressions créées par LB "s'entre'aiment" et "s'entre-craignent" qui matérialise l'opposition avec des mots qui se ressemblent. Amitié = "gens de bien" "ami" qui "s'entr'aiment" "compagnie" VS Complot = "les méchants" "complices" qui "s'entre-craignent" La Boétie fait donc l’éloge de la valeur morale de l’amitié, en l’opposant à la corruption de la tyrannie. Il affirme qu’un tyran ne peut éprouver ou recevoir de l’amitié. Le rapport de domination fausse toutes les relations entre le tyran et autrui, y compris pour les favoris.
2eme mouvement
Or quand bien même cela ne serait pas un obstacle, encore serait-il malaisé de trouver un amour assuré chez un tyran
Le deuxième mouvement s’ouvre sur un raisonnement concessif : « Or quand bien même cela ne serait pas un obstacle » "or : conjonction de coordination, introduit le retour à l'argument, après la digression. "quand bien même" = locution conjonctive, elle indroduit la pro. sub. circonstancielle de concession. Ici, LB offre d'examiner une nuance à son argument principal mais immédiatement il vient le renforcer par l'emploi du conditionnel "serait-il" + de la négation lexicale «malaisé » : même si l’amitié était possible, elle serait difficile à maintenir sous la tyrannie car sa position supérieure l'empêche d'établir des liens sincères, même avec ceux qui pensent l'aimer. Il n'y a donc pas de réelle expression de la concession, ou en tout cas, elle est tout de suite contestée.
2eme mouvement
Dans la deuxième partie de la phrase, La Boétie expose les raisons de la solitude du tyran en distinguant amitié et faveurs et en insistant sur l'importance de l'égalité. Pour cela, il s'appuie sur une nouvelle prop. sub. conjonctive, de cause cette fois dont la conséquence apparaît dans la principale : "il est déjà au-delà des bornes de l’amitié". La métaphore spatiale situe le tyran en-dehors de l’espace vertueux de l’amitié, montrant son isolement. La négation renforce l'idée d'exclusion du tyran de toute sphère amicale. D'autres métaphores sont employées pour parler de l'amitié : "vrai gibier" et "boiter". Un dicton de Pythagore dit "L’amitié, c’est l’égalité. Un ami est un autre soi-même." LB relie lui aussi fermement l'amitié et l'égalité. Le terme "gibier" induit l'idée de quête, de chasse mais aussi de quelque chose dont on se nourrit. "ne veut jamais boiter mais toujours être égale." Cette deuxième image permet au lecteur de visualiser le rapport horizontal induit par l'égalité en amitié et le verbe "boiter" illustre l'idée de disfonctionnement. L'emploi du présent de vérité générale et l’antithèse entre les adverbes "jamais" et "toujours" donnent à la phrase une dimension proverbiale.
Or quand bien même cela ne serait pas un obstacle, encore serait-il malaisé de trouver un amour assuré chez un tyran parce qu’étant au-dessus de tous, et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son vrai gibier en l’égalité, qui ne veut jamais boiter mais toujours être égale.
3eme mouvement
LB va établir un parallèle entre le tyrans et ses favoris et un groupe de voleurs. Il développe l'idée des "complices" apparue plus haut et file la métaphore avec tes termes comme "voleurs" et "butin". A ces termes péjoratifs, il associe tout d'abord des mots traduisant l'union "confiance" "partage" mais ils sont vite démentis par la reprise des verbes "s'entr'aimer" et "s'entre-craignent" : il s'agit ici de préserver des gains, d'une union d'intérêts mais aucunement d'amitié véritable. La proposition incise "dit-on" ancre le propos dans une parole universelle, quelque chose connu de tous, à laquelle LB fait référence comme à une vérité déjà établie. L’entraide des brigands se traduit par une division du « butin » certes, mais le fait qu’ils « s’entre-craignent » trahit malgré tout une relation de sujétion donc une absence de liberté, l’accumulation de négations grammaticale et lexicale à la fin de la phrase le suggère : « et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force. »
Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs, dit-on, quelque confiance au partage du butin, parce qu’à défaut de s’entr’aimer, au moins ils s’entre-craignent, et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force. Mais ceux qui sont les favoris du tyran ne peuvent jamais en avoir aucune assurance, d’autant qu’il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’est obligé par aucun droit ni aucun devoir, ayant pour principe de prendre sa volonté pour la raison, et qu’il n’a aucun compagnon, mais qu’il est le maître de tous.
2eme mouvement
Mais ceux qui sont les favoris du tyran ne peuvent jamais en avoir aucune assurance, d’autant qu’il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’est obligé par aucun droit ni aucun devoir, ayant pour principe de prendre sa volonté pour la raison, et qu’il n’a aucun compagnon, mais qu’il est le maître de tous.
Le connecteur logique "mais" marque l'opposition avec l'idée précédente. LB a évoqué une forme de confiance qui existe entre les voleurs, celle ci n'est même pas possible entre le tyran et ses favoris. L'impossibilité du lien est exprimée par un réseau de formules négatives et LB parvient à démontrer que là encore c'est le principe de servitude volontaire qui est responsable puisque le pouvoir du tyran lui est donné ses favoris comme l'indique le COI "d'eux-mêmes". LB insiste sur le fait que les faveurs sont fondées sur un rapport d’inégalité : en opposant les formulations hyperboliques "aucun compagnon" et "maître de tous" il fait ressortir le un contre tous qui agit pourtant à la faveur du tyran.
3e mouvement
Le 3e mouvement commence par une question oratoire et une apostrophe indirecte pour blâmer la folie de ceux qui s'approchent du pouvoir malgré le danger. La phrase est très longue et il convient de la décomposer car elle exprime plusieurs choses : LB juge "déplorable" (= quelque chose qui inspire des regrets, de la tristesse, de l'indignation) - que personne n'ait de sagesse - que personne n'ait de prudence - que personne n'ait de courage alors qu'il existe un adage, une leçon déjà connue qui a été rapportée dans un apologue antique par Esope, "Le Renard au Lion qui faisait le malade" et que LB reprend au discours direct avec la parole du Renard et la métaphore des traces. Les hyperboles "personne" "tant de gens" auquel il oppose "pas un" renforce son sentiment de douleur face au constat que les hommes ont sous les yeux le problème mais qu'ils ne prennent pas les bonnes décisions. Il a d'ailleurs recours au champ lexical de la vue que l'on retrouve dans le conte cité. D'autres hyperboles permettent à LB de renforcer l'idée d'indignation qu'il tente de faire ressentir au lecteur.
N’est-ce donc pas déplorable que, devant tant d’exemples flagrants, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que de tant de gens qui s’approchent si volontiers des tyrans, il n’y en ait pas un qui ait la prudence et le courage de leur dire ce que dit, d’après le conte, le Renard au Lion qui faisait le malade : " J’irais bien volontiers te voir en ta tanière, mais je vois beaucoup de traces de bêtes qui vont vers toi ; mais qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une".
Conclusion
: La Boétie démontre que la tyrannie détruit les bases mêmes de l’amitié sacrée, remplaçant la confiance et l’estime mutuelle par la peur et la méfiance. Il invite le lecteur à réfléchir sur la nécessité de résister à l’oppression, en soulignant que la valeur morale de l’amitié peut être un antidote à la servitude. La Boetie utilise une rhétorique vigoureuse, impliquant son lecteur, tantôt directement, tantôt par des références communes comme celle de la fable d'Esope. En évoquant dans la fin de son discours l'importance de l'amitié, il offre une solution aux hommes, il montre que la structure pyramidale de la tyrannie détruit toute possibilité de lien humain authentique, ne laissant place qu'à une chaîne de complicités précaires fondée sur l'intérêt et la crainte. On retrouvera chez d'autres humanistes l'éloge de cette vertu cardinale qu'est l'amitié, tout particulièrement chez Montaigne qui y consacrera un livre entier de ses Essais. Evoquant son amitié avec La Boétie, Montaigne y écrit : "Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que c'était lui ; parce que c'était moi. » " illustrant parfaitement la relation faite d'égalité et de respect défendue par La Boétie.
Pour approfondir
Article "Parce que c'était lui, parce que c'était moi"