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Transcript

La fin de la Shoah et de l'univers concentrationnaire nazi. Survivre. témoigner. juger (1944-1948)

DOCUMENTS

Survivre et témoigner

Juger : le procès de Ravensbrück à Hambourg

Juger : les procès de Rastatt

Crédits

Témoignage de Denise Lorach (1916-2001) recueilli le 22 avril 1988 par François Marcot.

VERBATIM

Témoignage de denise lorach recueilli le 22 avril 1988 par François Marcot

Bergen-Belsen : survivre à la fin l'univers concentrationnaire

"Ne pas témoigner serait trahir"

"Un sentiment d'abandon"

Le retour en France

Partie 1. Survivre à la fin de l’univers concentrationnaire Denise Lorach : Nous étions exsangues, à la dernière limite de nos forces, puisque nous ne recevions plus une soupe que toutes les trente-six heures et plus du tout de pain. Autrement dit, pour monter une marche, il fallait prendre sa jambe, la soulever et recommencer avec l'autre. Et c'est à ce moment-là qu'une de mes amies, qui a vu que j'étais noire, bleue plutôt, a pensé que c'était le signe de la fin. Et elle m'a assuré qu'elle s'occuperait de mon fils. Mais j'étais tellement fatiguée que je n'ai pas réalisé qu'elle m'avait proposé de s'occuper de lui parce qu'elle pensait que j'étais mourante. J'ai demandé à un médecin si nous pouvions survivre encore un peu et il m'a dit : « oui, deux semaines, trois semaines au maximum ». Et nous savions que les Anglais étaient proches. Nous avons vu les parachutes tomber. C'est à ce moment-là qu'on nous a fait monter dans un train. Eichmann lui-même, je l'ai appris par le procès Eichmann, un train qui a erré pendant quatorze jours à travers les lignes alliées sans que ne nous soit distribué ni pain, ni nourriture, ni eau. Tant et si bien que j'ai bu de l'eau dans laquelle on avait jeté des cadavres sans pouvoir en être dégoûtée en la prenant, ni même aujourd'hui en en parlant tellement j'avais soif. J’avais emporté avec moi un rutabaga et un peu de sel et ce sel me donnait soif. C'est complètement absurde quand on pense à ce qu'est l'œdème d'absorber et de l'eau et du sel. Mais j'avais une impression d'estomac rempli. Ne parlons pas de mon enfant qui était aussi exsangue et qui ne savait plus marcher. Des bagarres qui ont eu lieu dans ce train, parce que nous étions tous à la limite extrême de la nervosité et de la force de vivre. François Marcot : Et, et à ce moment-là, vous aviez envie de vivre encore ? Denise Lorach : Oui, bien sûr. Mais mon cas est un peu spécial parce que moi, j'avais un enfant. Et ma terreur pendant toute cette déportation a été de mourir avant lui ou de le voir mourir avant moi. Alors, il était essentiel de vivre ou de mourir ensemble. Et nous n'étions pas sûrs de mourir ensemble. François Marcot : Et pour vos camarades déportés, vous aviez l'impression que, pour eux, la mort était proche, certaine, probable, indifférente ? Quel rapport y avait-il avec la mort ? Denise Lorach : Je crois que nous avions une sensibilité terriblement émoussée et que l’on arrivait, me semble-t-il, à ne plus avoir peur de la mort parce que nous n'étions — au moins pour un certain nombre — beaucoup moins rattachés à nos familles que nous l'étions dans les premiers temps de la captivité. Le passé s'éloignait. Le présent seul nous occupait. Le présent, c'était la minute qu'il fallait vivre, au cours de laquelle il fallait survivre. Le plus important, c'était de survivre. Et ce que nous demandions surtout, c'est de connaître la victoire, la défaite de l'Allemagne et être assurés de mourir chez nous. Mais nous étions beaucoup plus… François Marcot : C'était ça, l'avenir ? Denise Lorach : Nous ne pensions pas — enfin, en ce qui me concerne — je ne croyais pas que nous survivrions longtemps. Je croyais que nous étions trop épuisés. François Marcot : Alors, c'était quoi la limite de l'espoir ? C'était ça ? Denise Lorach : La limite, c'était de connaître la liberté, de se dire : « Nous sommes libres ». Mais de cette liberté, nous ne pouvions rien faire parce que nous étions beaucoup trop faibles, beaucoup trop lasses. François Marcot : Et vous aviez une idée de revivre après, de recommencer une vie ? D’éloigner les camps, de ne plus penser aux camps ? Denise Lorach : Non, c'était trop difficile. L'imagination était difficile. Nous avions perdu une possibilité d'imagination. Ce n'était pas plus mal pendant la captivité. On imaginait que l'instant présent, la soupe qui allait venir ou celle qui n'était pas venue, et on discutait interminablement de l'épaisseur de la soupe, de la tranche de pain, lorsque nous en avions, qu'on nous donnait. On était vraiment réduits pratiquement à l'état de bêtes agissantes. Et la bête soigne son enfant, en ce qui nous concernait — puisque femmes de prisonniers, nous avions nos enfants. C'était la préoccupation constante.

Partie2. La prise en charge par les Alliés : « un sentiment d’abandon » François Marcot : Et ce qui est curieux… Vous, vous l'avez ressenti : la joie n'est pas arrivée avec les Alliés. Pourquoi ? Denise Lorach : Pourquoi ? Il y avait trop de morts. Nous n'avons pas connu, nous, toutes les exécutions qui ont eu lieu, des malheureux qu'on avait tués au bord des routes, de ceux qu'on a exécutés au lance-flammes, de ceux qu'on a tués par rafales de mitraillettes dans des carrières. Nous ne l'avons pas su. Mais nous, nous avons vu les morts autour de nous. Vous savez qu'il y avait treize mille morts sur la terre de Bergen-Belsen quand le camp a été libéré et qu'il y en a eu encore un nombre au moins aussi grand, si ce n'est plus, après. Et dans le train dans lequel nous errions, on balançait tous les jours les morts. Par conséquent, la mort était constamment présente. François Marcot : Et l'arrivée de l'Allié, des Alliés, des Anglais là, concrètement, ce n'était pas la délivrance ? Vous ne l'avez pas vécu comme une délivrance ? Denise Lorach : Moi, je ne l'ai pas connue, la libération par les Anglais. Et je crois surtout… et ça a été le cas, moi, j'ai été libérée par les Soviétiques et je pensais que les Anglais avaient fait mieux que les Soviétiques. Et les Américains n'ont pas fait mieux non plus que les Anglais. Les Américains ont cloîtré nos camarades dans les camps, ils les ont empêchés de sortir. Il y avait cette épidémie de typhus qui ravageait l'Allemagne. Alors, on avait peur de la contamination. Et ceux qui ont pu s'échapper sont arrivés sur les aéroports. Et sur les aéroports — ça a été notre cas aussi — il n'y avait pas d'avions pour eux. Comme nous n'avions pas eu d'avion, nous sommes rentrés en wagons à bestiaux. Il n'y avait pas d'avion pour ces femmes et ces enfants, et il n'y avait pas d'avion pour ces rescapés de Mauthausen ou de Buchenwald. Et certains sont morts sur le terrain d'aviation. Et ce sont les soldats, les prisonniers de guerre qui rentraient, pas les déportés. Rien n'a été prévu. Nous parlions de Bergen-Belsen et de la libération par les Anglais. On pourrait peut-être, à ce moment-là quand même revenir sur une généralité, sur le fait que rien n'a été prévu sur le plan des secours, donc le rapatriement n'a pas été rapide, mais les secours n'ont pas été efficaces non plus. On a donné des nourritures absolument extravagantes à ces malheureux qui n'avaient pas eu de nourriture solide depuis des mois, pas de nourriture du tout. On leur a donné des boîtes de conserves, ils en sont morts. Il paraît qu'à Mauthausen, on leur a donné de la soupe de pois, ils en sont morts. À Bergen-Belsen, je ne sais pas s'il y a eu distribution de nourriture, je n'en suis pas sûre, mais la plupart sont morts d'avoir trop mangé — d’avoir mangé, tout simplement. Et si j'ai survécu, c'est parce que je n'ai pas trouvé de nourriture et seulement de la mélasse, et que c'était une nourriture substantielle, vivante et légère. Alors sur le plan de sanitaire, rien n'avait été prévu par les armées libératrices. Je sais bien que c'étaient des armées combattantes et qu'il y avait une guerre à poursuivre. L'armistice n'était pas signé au mois d'avril. Mais tout de même, tout de même comme dit Elie Wiesel, on aurait pu prévoir quelque chose. On a installé enfin des lazarets à Bergen-Belsen dans les camps des SS. Mais il n'y avait pas suffisamment de médecins. Et j'ai eu le témoignage de Joseph Weil qui m'a dit que les médecins habilités à soigner ces détenus étaient des médecins allemands, des infirmières allemandes. Imaginez ces gens qui déliraient et qui voyaient au-dessus de leur visage des têtes d’Allemands et surtout la langue allemande. Pour eux, c'était un cauchemar épouvantable et ils criaient et ils pleuraient qu'ils voulaient s'en aller. François Marcot : Si je comprends bien, au fond même, même au moment de l'arrivée des Alliés, c'est encore le sentiment d'abandon qui, que vous avez trouvé ? Denise Lorach : Oui, tous, je crois. Tous. Je crois. Qu’elle que soit l'origine des déportés, ils ont une impression d'abandon. Je ne comprends pas comment les Alliés, qui ont d'abord négligé tout ce qu'on a pu leur apprendre sur les camps, n'ont pas prévu des missions sanitaires pour la libération des camps. Il ne s'agissait pas de troupes, il s'agissait de quelques camions avec quelques médecins, quelques infirmiers qui auraient pu soigner ces malheureux qui avaient… Vous savez, ce dont nous avions besoin, ce dont nous rêvions, c'est d'un lit avec des draps et puis un potage de légumes. C'est tout ce que nous demandions. Ça n'était pas impossible à organiser. Et puis le retour. Le retour rapide parce que nous avions une peur affreuse de mourir en Allemagne, parce que nous pensions, comme je vous le disais, que la mort était sur nous et que la mort allait nous atteindre. Et nous ne voulions pas mourir en terre allemande. Et nous avons mis quatorze jours pour rentrer en wagon à bestiaux depuis Leipzig et notre hantise chaque jour était de se dire : « Quand passerons-nous la frontière ? » Et quand nous l'avons passée, cette frontière, même avant d'avoir retrouvé nos familles, nous étions déjà soulagés. Nous sommes en France !

Partie 3. Le retour en France François Marcot : Et l'accueil des Français ? Quels sont les premiers Français par lesquels vous ayez été accueillie ? Denise Lorach : Si c'est de mon expérience que vous voulez parler, elle a été pénible. Parce que lorsque dans ce périple, que j'ai organisé d'ailleurs parce qu'un groupe était venu chercher les femmes et les enfants de prisonniers, n'avait pas accompli sa mission et j'ai donc, moi, après leur départ, ramené ce groupe, quand nous avons pu sortir de la zone infestée par le typhus. Alors, on nous a ramenés dans des wagons à bestiaux avec des épisodes qu'il serait trop long de raconter ici. Mais il y en a un qui a commencé par me frapper, c'était à Spire. Le wagon était si haut, mon fils était quand même assez lourd pour que je ne puisse pas le hisser. Et il y avait une AFAT [auxiliaire féminine de l’armée de terre] à laquelle j'ai dit : « Pouvez-vous m'aider ? » Elle m'a dit : « Vous êtes partie, vous pouvez bien revenir ». Ça s'est répété plusieurs fois. Et quand nous sommes arrivés sur le quai de la gare d'Ivry, on nous a de nouveau dit : « Vous êtes partis, vous pouvez bien, vous pouvez bien revenir ». On a dit : « Mais partis comment ? » Parce que comme nous avions des enfants et qu'on ignorait et le nom de Bergen-Belsen que nous évoquions et le fait qu'il y avait eu des femmes et des enfants de prisonniers déportés, on nous avait prises pour des STO [service du travail obligatoire]. Alors, vous voyez que notre retour a été quand même coloré de façon particulière. Quant aux autres, ils ont été bien accueillis, bien sûr. Mais enfin, je peux quand même comme épisode vous raconter qu'on a voulu me faire payer la douane sur un vase que j'avais pris sur l'occupant et que j'occupais à mon tour et que je ramenais un vase et que le douanier voulait me faire payer la douane. François Marcot : C'est tout un état d'esprit. Toute une ignorance. Denise Lorach : Une cruauté terrible, puisque… Chez les Français, vous me demandiez mon sentiment, le premier médecin français que j'ai vu et auquel — nous avions très peur d'être tuberculeuses et moi en particulier étant donné la promiscuité et la mort par le typhus, mais aussi par la tuberculose qui s'est prolongée après. Et le premier médecin français que j'ai vu, qui était un ami de la famille et auquel j'ai dit : « Alors, je survivrai ? ». Il a hoché la tête, il m'a dit : « Les déportés rentrent avec une apparence de santé. Trois mois après, ils nous claquent dans les mains. J'ai compté les trois mois. J'ai survécu aux trois mois. Et puis, j'ai été terriblement fatiguée par la suite et j'ai revu un autre médecin auquel, me sentant mieux, ayant été bien soignée, j'ai raconté cette histoire et il a eu la cruauté de me répondre : « Mais c'est toujours vrai, j'ai toujours des déportés qui me claquent dans les mains, sans que je comprenne pourquoi ». Vous voyez que l'accueil n'a pas été toujours aussi chaleureux, aussi… Il y a un manque de sensibilité, je crois. François Marcot : Il vous a déçue le monde que vous avez retrouvé. Vous l'avez ressenti comme ça, à l'époque ? Denise Lorach : Oui, il m'a déçue. Je peux vous donner un autre exemple. J'avais une camarade de classe dont le père était colonel de gendarmerie. Ils habitaient dans l'immeuble en face du mien. Jamais ces gens ne m'ont dit : « Vous voilà revenue, nous sommes heureux de vous revoir, comment avez-vous survécu ? » Je n'ai jamais eu un mot. Leur fille était ma camarade de classe. Elle ne m'a jamais écrit. Le père d'amis de Besançon m'a rencontrée. Il ne m'a jamais demandé ce qu'il était advenu de mon père. Oui, il y a eu une sorte de… Ceux qui n'avaient pas souffert avaient une sorte d’insensibilité. Par contre, parmi nos camarades, nous avons rencontré évidemment beaucoup plus de chaleur. François Marcot : Est-ce que vous avez, est-ce que vous avez eu l'impression, à l'époque en tout cas, que les gens étaient capables de comprendre ce que vous aviez vécu ? Denise Lorach : Non. Aujourd'hui, pas davantage. C'est incommunicable. Incommunicable. Ce qu'il y a de pire et le pire de mes cauchemars, c'est l'arrestation. Le pire, c'était la privation de liberté. Et ça, seuls peut-être les détenus de droits communs doivent savoir ce que c'est. C'est atroce pour un être humain d'être privé de liberté. Je crois que c'est le plus grand dommage que l'on puisse causer à un homme. Et si nous pensons à ce qui se passe aujourd'hui, vous sentez combien c'est douloureux. C'est très grave. François Marcot : Est-ce qu'on peut reprendre une vie normale après ? Enfin, vous l'avez quand même reprise pendant un certain temps ? Denise Lorach : Oui, avec une joie extraordinaire et des complications dans cette vie que ma famille ne comprenait pas très bien. Je ne supporte plus le froid, j'ai eu trop froid, je ne supporte plus la saleté. Par conséquent, je suis plus exigeante que je l'étais auparavant. Maintenant, il y a des choses que je n'admets plus. Je ne supporte pas d'avoir faim. Si j'ai faim, j'ai besoin de manger, de m'alimenter. Il y a quelque chose qui me stupéfie aussi, c'est de voir les gens dans des restaurants, devant des assiettes bien garnies, et qui trouvent cela naturel. Je ne trouve pas naturel d'avoir un repas servi. Je trouve que c'est toujours quelque chose d'exceptionnel. Je ne trouve pas naturel d'enfiler dès le matin des vêtements et de ne pas m'épouiller. Je trouve encore que c'est une grâce. Et je pense que personne ne peut partager cela, je pense que personne ne trouve anormal d'enfiler des vêtements propres, de se nourrir tous les jours, d'être certain qu'interviendront certains rythmes de vie que nous avions totalement perdus. François Marcot : Vous le ressentez constamment ? Denise Lorach : Ah oui, ça, je ne l'oublie jamais. C'est impossible d'oublier. Je pense que sur ce plan, tous les déportés, ils se comprennent.

Partie 4. « Ne pas témoigner serait trahir » François Marcot : Vous, Denise Lorach, vous êtes évidemment particulièrement impliquée au Musée de la Résistance et de la Déportation [de Besançon], c'est vous qui en avez voulu la création. Pourquoi dans votre vie de déportée ? Denise Lorach : Eh bien, c'est une possibilité qui m'a été offerte par la ville de Besançon. Bien que je n’aie eu aucun titre pour le faire, sinon ma qualité d'ancienne déportée. J’ai pensé qu'il fallait remplir cette mission en souvenir de tous ceux qui ne sont pas rentrés. Parce que sachez aussi que nos camarades, ceux qui se sentaient mourants — nous étions tous mourants, mais il y a ceux qui sont réellement morts — disaient : « Vous direz au monde, vous ferez savoir ce que nous avons vécu, vous ferez savoir quelle a été notre vie misérable et notre fin ». Et c'est pourquoi j'ai pensé qu'il m'incombait, puisqu’on m'offrait cette possibilité, de créer ce musée pour lequel j’ai choisi la devise : « Ne pas témoigner serait trahir ». François Marcot : Trahir quoi ? Denise Lorach : Trahir ces morts. Tous les morts, d'ailleurs. Pas seulement les morts en déportation, les morts par exécution, les morts dans les combats de la Résistance. Tous ceux qui ne sont pas là pour jouir de la paix retrouvée, de la liberté retrouvée. Toujours cette liberté dont je vous parlais. Il s'agit de ne pas trahir les morts, de ne pas trahir ceux qui ont souffert, ceux qui ont combattu et qui ont disparu. François Marcot : Moi, j'aimerais que vous me reparliez de la notion d'abandon telle que vous avez pu la ressentir. Peut-être avant, peut-être après aussi ? Être abandonnée du monde qui ne m'a rien dit, pas fait grand-chose ? Être abandonnée au moment de la libération, peut-être être abandonnée ensuite parce qu'on ne voulait pas comprendre ou simplement savoir ce que vous aviez vécu ? Est-ce que pourriez revenir sur cette notion d'abandon ? Denise Lorach : L'abandon de ceux que nous avons retrouvés au retour, il y a ceux qui étaient curieux d'avoir quelques détails, il y a ceux que cela insupportait et ça n'a aucune importance. Ça n'est pas grave. Ce qui était beaucoup plus grave, c'est l'abandon du monde. Et le premier musée m'a été inspiré par les livres d'Elie Wiesel, qui a écrit : « Si la haine était une solution, les déportés auraient dû incendier le monde à leur sortie des camps ». C'est la vérité. Nous avions une amertume infinie en voyant d'abord que le monde avait continué de vivre. Moi, j'ai découvert sur la table d'un dentiste qu'il y avait des journaux de mode qui paraissaient pendant la guerre et qu'il y a des femmes qui étaient préoccupées par la couleur de leurs chapeaux ou de leurs chaussures. Et qu'il y avait des collections de mode qu'on présentait. Et pendant ce temps-là, nous mourions dans la vermine et dans le dénuement le plus absolu. Mais ça, c'est un petit aspect des choses. Ce à quoi fait allusion Elie Wiesel, c'est au silence du monde, au silence des grands de ce monde qui n'ont pas voulu savoir parce qu'ils ont su. Churchill a dit : « Monsieur Weizmann [Haïm Weizmann] m'est insupportable s'il me parle de sujets que je ne veux pas entendre. Je les entends quand même et je ne peux pas dormir la nuit et j'ai besoin de nuits réparatrices pour le combat que je mène ». Roosevelt n'a rien voulu savoir. Les Juifs d'Amérique n'ont pas été plus brillants, qui se combattaient entre eux, entre différentes factions et qu'ils n'ont même pas su créer une entente. Il y avait au-dessus de tout aussi cette crainte des alliés de combattre — en ce qui concernait les Juifs, il y a eu d'autres déportés que les Juifs — cette crainte qu'on puisse dire en Allemagne que cette guerre était celle des Juifs et menée pour les Juifs. Alors, ils ont dit : « Les Juifs, on s'en occupera plus tard ». Quand ils ont pensé s'en occuper, il n'y en avait plus. Et des survivants, on s'est très mal occupé aussi. Il y a eu un voile opaque jeté sur ces drames qui se passaient. Il eût été si facile de bombarder les voies ferrées qui menaient à Auschwitz. Il y a eu un ambassadeur d'Angleterre, dont le nom m'échappe, auquel Eichmann avait proposé l'échange d'un million de Juifs contre des camions et qui a eu cette réponse terrible : « Qu'est-ce que nous ferons de ces Juifs ? » Le problème n'était pas tellement de livrer des camions à l'ennemi, mais que faire d'un million de Juifs ?

LA FIN DE LA SHOAH ET DE L'UNIVERS CONCENTRATIONNAIRE NAZI SURVIVRE. TÉMOIGNER. JUGER (1944-1948)

DOCUMENTS PROPOSÉS EN VUE DE LA PRÉPARATION AU CONCOURS NATIONAL DE LA RÉSISTANCE ET DE LA DÉPORTATION 2026

Remerciements à : Vincent Briand, Mathilde Cantenot, Aurélie Cousin, Adèle Delaune, Etienne Deleurme, Karine Dupoux-Binder, Jeanne Pohren.

Recherche documentaire, numérisation, transcription, conception et rédaction : Cécile Vast.

© Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon © Archives privées François Marcot