Comment un jeune enfant découvrit seul la mer...
Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s’appelait la mer, mais je ne l’avais pas encore vue (une ligne de dunes me la cachait, à cause de ma très petite taille) et j’étais dans une extrême impatience de la connaître.
J’étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte saintongeaise (1), dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des bains (2).
Après le dîner donc, à la tombée de la nuit, je m’échappai seul dehors. L’air vif, âpre (3), sentait je ne sais quoi d’inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier conduisait.
Tout m’effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d’un ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village… Cependant, armé d’une de ces grandes résolutions (4) subites (5), comme les bébés les plus timides en prennent quelquefois, je partis d’un pas ferme…
Puis, tout à coup, je m’arrêtai glacé (6), frissonnant de peur. Devant moi, quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant (7) qui avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas finir ; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel…
Évidemment c’était ça ; pas une minute d’hésitation, ni même d’étonnement que ce fût ainsi, non, rien que de l’épouvante (8) : je reconnaissais et je tremblais.
C’était d’un vert obscur presque noir ; ça semblait instable, perfide (9), engloutissant (10) ; ça remuait et ça se démenait (11) partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre (12). Au-dessus, s’étendait un ciel tout d’une pièce, d’un gris foncé, comme un manteau lourd.
Très loin, très loin seulement, à [des] profondeurs d’horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les eaux, une longue fente vide, d’une claire pâleur jaune…
Nous restâmes un moment l’un devant l’autre, moi fasciné (15) par elle. Dès cette première entrevue (16) sans doute, j’avais l’ insaisissable pressentiment (17) qu’elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me retenir…
(...)
Pierre LOTI, Le Roman d'un enfant, 1890
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Comment un jeune enfant découvrit seul la mer...
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Created on September 28, 2025
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Comment un jeune enfant découvrit seul la mer...
Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s’appelait la mer, mais je ne l’avais pas encore vue (une ligne de dunes me la cachait, à cause de ma très petite taille) et j’étais dans une extrême impatience de la connaître.
J’étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte saintongeaise (1), dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des bains (2).
Après le dîner donc, à la tombée de la nuit, je m’échappai seul dehors. L’air vif, âpre (3), sentait je ne sais quoi d’inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier conduisait.
Tout m’effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d’un ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village… Cependant, armé d’une de ces grandes résolutions (4) subites (5), comme les bébés les plus timides en prennent quelquefois, je partis d’un pas ferme…
Puis, tout à coup, je m’arrêtai glacé (6), frissonnant de peur. Devant moi, quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant (7) qui avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas finir ; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel…
Évidemment c’était ça ; pas une minute d’hésitation, ni même d’étonnement que ce fût ainsi, non, rien que de l’épouvante (8) : je reconnaissais et je tremblais.
C’était d’un vert obscur presque noir ; ça semblait instable, perfide (9), engloutissant (10) ; ça remuait et ça se démenait (11) partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre (12). Au-dessus, s’étendait un ciel tout d’une pièce, d’un gris foncé, comme un manteau lourd.
Très loin, très loin seulement, à [des] profondeurs d’horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les eaux, une longue fente vide, d’une claire pâleur jaune…
Nous restâmes un moment l’un devant l’autre, moi fasciné (15) par elle. Dès cette première entrevue (16) sans doute, j’avais l’ insaisissable pressentiment (17) qu’elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me retenir…
(...)
Pierre LOTI, Le Roman d'un enfant, 1890
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