Les créations étudiantes
dans le cadre du projet RESPIRE Master Lettres et création littéraire
barrières
Par Eden Fabre
Les murs de Fès ont des yeux
Par M. Labrabiche
La nature bande-t-elle ?
par Lucas Simon
Barrières
par Eden Fabre
Ils ont voulu me dominer, me réduire au silence et me faire disparaître.Ils ont commencé par creuser des routes en mon sein, m’ont découpée, divisée en parcelles, puis livrée en pâture à leurs machines.Une fois leurs maisons construites, ils ont pu s’occuper des champs. Déjà blessée par ces mois de travaux j’ai dû subir, impuissante, le déboisement, puis le défrichage de mes forêts, depuis longtemps dépeuplées. Je suis nue désormais.Leur regard porte loin, car ils ont tout rasé, laissant ma peau à vif.M’avoir mise à genoux ne les a pas rassasiés, ils ont voulu assurer leur domination pour les décennies à venir. Les routes ont été goudronnées et les champs clôturés. Ils ont été jusqu’à retourner mes propres forces contre moi, tirant leurs charrues avec des bœufs, laissant les vaches entassées dans des enclos trop petits, forcées de piétiner le moindre brin d’herbe. Le terrain préparé ils ont enfin pu m’exploiter. Ils ont tracé des sillons sanglants dans ma peau, m’arrachant jusqu’à mes enfants les mieux cachés. Ils voulaient me cultiver, ils m’ont rendue stérile.Bientôt ce corps exploité n’aura plus rien à offrir.Mais je ne m’avouerai pas vaincue. Petit à petit, chaque jour, je résiste, je lutte pour reprendre mes droits. Ils sont nombreux mais je suis partout. À mon tour, j’utilise leurs créations contre eux : je me hisse sur les piquets, je rampe le long des murs et j’escalade leurs barbelés.Demain leurs barrières ne s’ouvriront plus et mes ronces leur fermeront mes portes.
La nature bande-t-elle ?
Par Lucas Simon
Je ne me suis jamais exprimé – et on me le reproche souvent – sur la question fatidique, peut-être la seule qui vaille la peine d’être posée : la nature rigole-t-elle ? Avec l'appui de Spinoza, et à la suite d'un inattaquable raisonnement logique, je réponds oui ! Voici le cheminement de ma réflexion :Tout le monde admettra que le rire est l'expression d'une joie intense.Par ailleurs, la joie intense, selon l’illustre Baruch Spinoza, est le fruit de tout ce qui vient stimuler notre conatus.(Pour information : le conatus est un terme latin signifiant effort. C’est l'élan par lequel un être vivant s'efforce de conserver, voire d'augmenter, sa puissance d'être.)L'abnégation de l'herbe, qui se contente d'un craquellement du béton pour émerger, est donc la manifestation du conatus.Puisque le rire est l'expression d'une joie intense et que la joie intense est le fruit de tout ce qui vient stimuler notre conatus (le conatus étant, vous l’aurez compris, l'élan par lequel un être vivant s'efforce de conserver, voire d'augmenter, sa puissance d’être) ; puisque le rire est l'expression d'une joie intense, disais-je, nous pouvons conclure que la flore rigole – tout au moins, l'herbe, en particulier quand elle quand perce le béton.
La nature bande-t-elle ? (suite)
Par Lucas Simon
Merci, en résumé, de bien vouloir noter ceci : 1- Le rire est l'expression d'une joie intense, qui est la manifestation d'une stimulation du conatus.2- Or, le conatus n'exclut pas la flore (qui se contente d’un craquellement du bitume pour émerger).3- Donc, la nature a le pouvoir de rire.En opérant le même raisonnement, nous pouvons nous demander si la nature bande. En effet, de même que le rire, l'érection est l'expression d'une joie intense, qui est le fruit de tout ce qui vient stimuler le conatus. Nous avons démontré, précédemment, que la flore n'était pas étrangère au conatus (puisqu'elle déploie suffisamment de force vitale pour croître sur un terrain inhospitalier) ; la flore (ou, au moins, l'herbe) n'est donc pas non plus étrangère à l'érection – cette thèse, par ailleurs, est corroborée par la forme phallique des tiges, qui ne laisse planer aucun doute (et ce bien que les vertus du doute en science aient été largement démontrées depuis Descartes.). Descartes, d'ailleurs, voulait faire de l'homme « le maître et le possesseur de la nature » ; qu'aurait-il dit après ces nouvelles découvertes : la nature peut rire, et même bander. La question est maintenant de savoir si la nature est humaine (comme l'erreur).
Les murs de Fès ont des yeux
Par M. Labrabiche
À Fès, les jours passent vite, très vite, cernés par les murs de la forteresse qui semble échapper au temps. Après 1400 ans, les maisons anciennes s’ébrèchent, les mosquées s’affaissent, les personnes s’effacent. Mais les murs de la forteresse, eux, résistent. Ils sont durs et persistants. Il suffit de les contempler pour comprendre qu’ils joueront leur rôle protecteur jusqu’au bout. Jusqu’à la fin. Ils nous guettent de leurs yeux mornes et éternels et se moquent de notre vulnérabilité, de notre impuissance face à la vie qui passe. Dans leurs prunelles impénétrables, des milliers d’hirondelles viennent se loger, préférant étrangement les trous du béton aux branches des oliviers qui encerclent la ville.Dans le quartier historique, le décor est jaunâtre ou grisâtre. Un peu de vie l’égaie : quelques plantes en pots, quelques fontaines fraîches, quelques arbres fruitiers animent les grands riads de la Médina. Dans les ruelles étroites de ma ville, des mules et des touristes pêle-mêle cheminent entre les ordures ménagères et les maisons traditionnelles. On trouve de tout à Fès : c’est un grand bazar. Même des saints. Par les murs de la forteresse, ils nous regardent. S’amusant de nos efforts pour « tenir ensemble ». Tenir debout dans le chaos. Debout dans Babel. Et parfois, nous plaignant. Nous, les Fassis, nous croyons aux saints. Ils font parler les pierres, murmurer les jardins. Je les entends souvent qui viennent de Jnan Sbil, un des plus grands jardins de la ville. Murmures des feuilles, paroles des saints qui se répètent, se répètent sans fin. Et tout entre en dialogue : les pierres et le vent, les arbres et les oiseaux. Et par miracle, je les comprends.La langue du paradis respire sous l’écorce et les plumes.
MERCI
Créations littétaires des étudiants de l'UCA
UCA
Created on November 22, 2024
Textes produits par les étudiants du M1 Lettres et création littéraire de l'UCA
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Les créations étudiantes
dans le cadre du projet RESPIRE Master Lettres et création littéraire
barrières
Par Eden Fabre
Les murs de Fès ont des yeux
Par M. Labrabiche
La nature bande-t-elle ?
par Lucas Simon
Barrières
par Eden Fabre
Ils ont voulu me dominer, me réduire au silence et me faire disparaître.Ils ont commencé par creuser des routes en mon sein, m’ont découpée, divisée en parcelles, puis livrée en pâture à leurs machines.Une fois leurs maisons construites, ils ont pu s’occuper des champs. Déjà blessée par ces mois de travaux j’ai dû subir, impuissante, le déboisement, puis le défrichage de mes forêts, depuis longtemps dépeuplées. Je suis nue désormais.Leur regard porte loin, car ils ont tout rasé, laissant ma peau à vif.M’avoir mise à genoux ne les a pas rassasiés, ils ont voulu assurer leur domination pour les décennies à venir. Les routes ont été goudronnées et les champs clôturés. Ils ont été jusqu’à retourner mes propres forces contre moi, tirant leurs charrues avec des bœufs, laissant les vaches entassées dans des enclos trop petits, forcées de piétiner le moindre brin d’herbe. Le terrain préparé ils ont enfin pu m’exploiter. Ils ont tracé des sillons sanglants dans ma peau, m’arrachant jusqu’à mes enfants les mieux cachés. Ils voulaient me cultiver, ils m’ont rendue stérile.Bientôt ce corps exploité n’aura plus rien à offrir.Mais je ne m’avouerai pas vaincue. Petit à petit, chaque jour, je résiste, je lutte pour reprendre mes droits. Ils sont nombreux mais je suis partout. À mon tour, j’utilise leurs créations contre eux : je me hisse sur les piquets, je rampe le long des murs et j’escalade leurs barbelés.Demain leurs barrières ne s’ouvriront plus et mes ronces leur fermeront mes portes.
La nature bande-t-elle ?
Par Lucas Simon
Je ne me suis jamais exprimé – et on me le reproche souvent – sur la question fatidique, peut-être la seule qui vaille la peine d’être posée : la nature rigole-t-elle ? Avec l'appui de Spinoza, et à la suite d'un inattaquable raisonnement logique, je réponds oui ! Voici le cheminement de ma réflexion :Tout le monde admettra que le rire est l'expression d'une joie intense.Par ailleurs, la joie intense, selon l’illustre Baruch Spinoza, est le fruit de tout ce qui vient stimuler notre conatus.(Pour information : le conatus est un terme latin signifiant effort. C’est l'élan par lequel un être vivant s'efforce de conserver, voire d'augmenter, sa puissance d'être.)L'abnégation de l'herbe, qui se contente d'un craquellement du béton pour émerger, est donc la manifestation du conatus.Puisque le rire est l'expression d'une joie intense et que la joie intense est le fruit de tout ce qui vient stimuler notre conatus (le conatus étant, vous l’aurez compris, l'élan par lequel un être vivant s'efforce de conserver, voire d'augmenter, sa puissance d’être) ; puisque le rire est l'expression d'une joie intense, disais-je, nous pouvons conclure que la flore rigole – tout au moins, l'herbe, en particulier quand elle quand perce le béton.
La nature bande-t-elle ? (suite)
Par Lucas Simon
Merci, en résumé, de bien vouloir noter ceci : 1- Le rire est l'expression d'une joie intense, qui est la manifestation d'une stimulation du conatus.2- Or, le conatus n'exclut pas la flore (qui se contente d’un craquellement du bitume pour émerger).3- Donc, la nature a le pouvoir de rire.En opérant le même raisonnement, nous pouvons nous demander si la nature bande. En effet, de même que le rire, l'érection est l'expression d'une joie intense, qui est le fruit de tout ce qui vient stimuler le conatus. Nous avons démontré, précédemment, que la flore n'était pas étrangère au conatus (puisqu'elle déploie suffisamment de force vitale pour croître sur un terrain inhospitalier) ; la flore (ou, au moins, l'herbe) n'est donc pas non plus étrangère à l'érection – cette thèse, par ailleurs, est corroborée par la forme phallique des tiges, qui ne laisse planer aucun doute (et ce bien que les vertus du doute en science aient été largement démontrées depuis Descartes.). Descartes, d'ailleurs, voulait faire de l'homme « le maître et le possesseur de la nature » ; qu'aurait-il dit après ces nouvelles découvertes : la nature peut rire, et même bander. La question est maintenant de savoir si la nature est humaine (comme l'erreur).
Les murs de Fès ont des yeux
Par M. Labrabiche
À Fès, les jours passent vite, très vite, cernés par les murs de la forteresse qui semble échapper au temps. Après 1400 ans, les maisons anciennes s’ébrèchent, les mosquées s’affaissent, les personnes s’effacent. Mais les murs de la forteresse, eux, résistent. Ils sont durs et persistants. Il suffit de les contempler pour comprendre qu’ils joueront leur rôle protecteur jusqu’au bout. Jusqu’à la fin. Ils nous guettent de leurs yeux mornes et éternels et se moquent de notre vulnérabilité, de notre impuissance face à la vie qui passe. Dans leurs prunelles impénétrables, des milliers d’hirondelles viennent se loger, préférant étrangement les trous du béton aux branches des oliviers qui encerclent la ville.Dans le quartier historique, le décor est jaunâtre ou grisâtre. Un peu de vie l’égaie : quelques plantes en pots, quelques fontaines fraîches, quelques arbres fruitiers animent les grands riads de la Médina. Dans les ruelles étroites de ma ville, des mules et des touristes pêle-mêle cheminent entre les ordures ménagères et les maisons traditionnelles. On trouve de tout à Fès : c’est un grand bazar. Même des saints. Par les murs de la forteresse, ils nous regardent. S’amusant de nos efforts pour « tenir ensemble ». Tenir debout dans le chaos. Debout dans Babel. Et parfois, nous plaignant. Nous, les Fassis, nous croyons aux saints. Ils font parler les pierres, murmurer les jardins. Je les entends souvent qui viennent de Jnan Sbil, un des plus grands jardins de la ville. Murmures des feuilles, paroles des saints qui se répètent, se répètent sans fin. Et tout entre en dialogue : les pierres et le vent, les arbres et les oiseaux. Et par miracle, je les comprends.La langue du paradis respire sous l’écorce et les plumes.
MERCI