Explication linéaire n° 1 "Irène" La Bruyère, Les Caractères, livre XI, fragment 35
Explication linéaire n°1
Le texte
INTRODUCTION
1er mouvement
2eme mouvement
3eme mouvement
conclusion
Avant d'entrer dans l'étude du texte ...
La plupart des portraits des Caractères sont considérés comme des portraits "à clé", c'est-à-dire derrière lesquels se cachent une personne bien connue des lecteurs. Irène représenterait très certaine Mme de Montespan.
La Marquise de Montespan (1640-1707)
Lors de son entrée à la Cour, elle est immédiatement remarquée pour sa beauté exceptionnelle.
Elle devient la maîtresse favorite et officielle du Roi Louis XIV en évinçant une à une ses rivales, quitte à les humilier publiquement.Elle aura sept enfants avec le Roi, tous nés en cachette mais cinq d'entre eux seront officiellement reconnus.Elle est priée de quitter la Cour après "l'affaire des Poisons" dans laquelle elle est accusée d'avoir eu recours à une sorcière pour faire ingurgiter des filtres d'amours à ses amants et poisons à ses adversaires.
Lors de ses années à la Cour, elle est réputée pour se plaindre sans cesse de sa santé, multiplier les séjours en cure thermale et faire venir les médecins les plus réputés - et donc coûteux - alors qu'elle mène une vie faite d'excès en tous genres.
Avant d'entrer dans l'étude du texte ...
Dans la mythologique greco-romaine, Esculape est le dieu de la médecine. Pour le consulter, il faut se rendre à son temple dans la ville d'Epidaure. Il soulageait la souffrance et ressuscitait les morts. Fils d'Apollon, il meurt foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité les morts, avant d'être placé dans le ciel sous la forme de la constellation du Serpentaire. Son bâton autour duquel s'enroule une couleuvre est un symbole connu encore aujourd'hui.
Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. — C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? — Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? — Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »
Introduction
L'auteur et l'oeuvre
Problématique : Comment le type de l'aristocrate excessive permet-il à La Bruyère de rappeler que chaque homme est mortel ?
L'extrait à l'étude
Mouvements du texte
1er mouvement
3e mouvement
2e mouvement
La réflexion sur la vieillesse et le caractère mortel de l'Homme
La colère d'Irène et la chute correspondant à la morale
La consultation burlesque d'une hypocondriaque
texte
texte
texte
analyse
analyse
analyse
1er mouvement : La consultation burlesque d'une hypocondriaque
Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète.
Analyse du 1er mouvement
Idée : L'auteur pose le cadre du récit et pointe déjà les excès et incohérences de son personnage. - L'auteur choisit pour cadre la Grèce antique comme l'indique les 2 CCL la ville d'Epidaure où se situe le temple du dieu greco-romain de la médecine : Esculape. - Les verbes employés sont au présent de narration et les propositions juxtaposées, pour donner plus de vivacité au récit et permettre au lecteur de voir la scène se dérouler sous ses yeux. - Le nom choisi pour le personnage est ironique et montre déjà toutes ses contradictions puisqu'Irène en grec signifie "la paix" : il s'agit donc d'une antiphrase puisque cette femme ne connaît pas la paix intérieure et ne cesse de multiplier les comportements illogiques. - Irène est déjà caractérisée par ses excès puisque ses comportements sont associés à des hyperboles, LB annonce déjà sa richesse, elle dépense sans compter pour faire le voyage et son hypocondrie : la tonalité du texte sera donc satirique.
Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux.
Analyse du 1er mouvement
D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire.
Idée : Plaintes d'Irène au dieu Esculape et ses réponses évidentes. - Début de l'énumération des symptômes d'Irène initiée par la locution adverbiale et avec la répétition en parrallélisme du même schéma à cinq reprises : Au discours indirect, Irène énonce ses maux et le dieu lui fait une réponse qui tient du bon sens : elle vient de faire un long voyage, il est normal que cela l'ait fatiguée. La plainte d'Irène est séparée de la réponse du dieu par un simple signe de ponctuation ou une conjonction de coordination ce qui montre la logique absolue de la réaction du dieu et confère de la rapidité au récit. - Redondances qui redoublent les plaintes (être lasse = être fatiguée) d'Irène qui semble ne faire que se plaindre.
Analyse du 1er mouvement
Idée : LB dresse à travers Irène le portrait des aristocrates caractérisés par leurs excès et vices au point d'en perdre leur bon sens. - I. multiplie les plaintes avec les nombreux verbes de parole qui annoncent son hypocondrie. Esculape donne une explication rationnelle et évidente en maintenant son autorité. - La longueur des phrases avec leur construction complexe (juxtaposition + coordination) qui imbriquent les propositions l'une dans l'autre contribuent à la lourdeur des plaintes. L'anaphore des pronoms personnels "elle", "il" accentue le caractère répétitif et agaçant des plaintes. - LB réalise la satire du mode de vie des nobles qui vivent des nuits sans sommeil pour faire la fête et se montrent particulièrement paresseux : c'est le contraire de l'idéal classique de l'honnête homme. Le Dieu prescrit de la modération avec adverbe "peu" et la négation restrictive. - Comique de caractère : Irène est une malade imaginaire qui prend de légers désagréments pour les symptômes d'une maladie grave : elle n'est que gourmande, paresseuse et excessive. Les seules causes de ses problèmes sont ses mauvaises habitudes de vie. D'ailleurs, le terme médical "prescrit" n'est pas suivi d'un traitement mais d'une évidence : c'est la nuit qu'il faut dormir.
Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit :
Analyse du 1er mouvement
Idée : Suite des plaintes d'Irène l'hypocondriaque et réponses du dieu qui la ramène inlassablement au bon sens - Double question avec l'interrogative indirecte : Irène insiste de plus en plus, c'est pourquoi il y a un jeu sur la polysémie de "pesante" : elle se sent lourde physiquement mais elle l'est aussi socialement : elle insiste lourdement au point d'agacer. Ce point est renforcé par la longueur importante de cette phrase et le nombre de propositions qu'elle contient. - Les réponses du dieu laissent de plus en plus transparaître la satire du moraliste et deviennent désagréables : comique et ironie de l'expression : aristocratie devenue si paresseuse qu'elle en oublie le plus évident et ne maîtrise plus les fonctions essentielles de leur corps. - Les plaintes ne portent que sur des maux courants, pas de réels symptômes indiquant une maladie grave et montrent comme l'Homme aime se plaindre de son sort. Les réponses d'Esculape font appel à la logique et au bon sens, elles sont brèves et ne répondent pas aux espérances d'Irène qui est venue chercher une intervention divine, un miracle. - Exaspération de l'oracle (et du moraliste derrière) : les hommes veulent vivre vieux mais négligent leur santé et ont oublié les règles les plus évidentes de l'hygiène de vie. - La scène est burlesque.
elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète.
2e mouvement : La réflexion sur la vieillesse et le caractère mortel de l 'Homme
« Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. — C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? — Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule.
Analyse du 2e mouvement
Idée : Bascule vers le discours direct et le débat sur le vieillissement du corps - Nouvelle étape du portrait : passage au discours direct qui donne au portrait une vivacité théâtrale mais toujours avec la même structure : I. se plaint, E. répond quelque chose d'évident. - I. évoque cette fois un mal dû non pas à ses excès quotidiens mais à son vieillissement. Là encore le dieu répond rapidement avec une structure de phrase des plus simples et un verbe à l'impératif qui montre son autorité mais aussi son agacement. - Anachronisme comique des lunettes qui rappelle la cible de l'auteur est bien contemporaine.
« Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape.
Analyse du 2e mouvement
Idée : Rupture dans la légéreté du récit, le dieu renvoie brutalement Irène à la réalité mortelle des hommes. - Poursuite des plaintes liées au vieillissement du corps avec insistance dans la double négation d'adjectifs associés à la bonne santé. - Condamnation de l'amour-propre : Irène est une femme d'âge mur, elle n'a pas de maladies graves, seulement quelques dérèglements dûs à sa mauvaise hygiène de vie et au vieillissement naturel du corps. La formule "c'est que" exprime un lieu de cause à effet logique et implacable : l'homme doit se rendre à l'évidence, on ne peut pas s'empêcher de vieillir. Condamnation de l'illusion d'une jeunesse éternelle pour laquelle il existerait une solution. - Lorsqu'elle demande naïvement un remède à la vieillesse, en s'opposant avec la conjonction de coordination, le dieu, agacé de ses plaintes superficielles, lui fait une réponse cruelle en lui rappelant qu'elle mourra comme n'importe quel être humain, noble ou non. La tournure emphatique en "c'est de" met en évidence cette issue fatale qu'il faut accepter. Comique de situation : le dieu qui est consulté pour guérir propose comme remède à la vieillesse de mourir. - Lui rappelle que ses ancêtres aussi sont passés par là avec la circonstancielle de comparaison : message universel.
— Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. — C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? — Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule.
3e mouvement : La colère d'Irène et la chute correspondant à la morale
Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? — Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »
Analyse du 3e mouvement
Idée : Colère d'Irène qui n'obtient pas ce qu'elle espérait. - Irène rappelle avec une périphrase le statut divin de son interlocuteur contre lequel elle s'emporte, elle fait preuve d'irrespect et met en doute la science du dieu avec l'adverbe méprisant les conseils évidents qui viennent de lui être donnés alors qu'espérait une guérison merveilleuse. - Réagit en héroïne tragique qui s'indigne des conseils du dieu en multipliant les questions rhétoriques. La dernière question est une interro-négative dans laquelle elle prétend détenir déjà ce savoir et devient comique : elle dévoile ouvertement sa propre sottise. - Eloge ironique du dieu par Irène à travers les 2 subordonnées relatives qui l'accusent d'être un imposteur à la fausse réputation de savant, renforcées par les hyperboles introduites par "toute" puisqu'il est incapable de lui fournir un remède contre sa vieillesse. Irène n'admet ni sa vieillesse ni sa mort prochaine et reporte la faute sur son médecin : vanité et orgueil du personnage.
— Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ?
Analyse du 3e mouvement
Idée : La question d'Irène se retourne contre elle-même et permet d'introduire une morale. - Réponse ironique d'E. qui retourne sa question rhétorique à Irène : c'est en soi-même qu'il faut trouver la sagesse. La tournure restrictive "ne que" sert à exprimer un regret, un reproche qui pointe les incohérences d'I. : si elle connaissait déjà les remèdes à tous ses maux pourquoi venir l'importuner au risque de mourir de fatigue ? La mort est évoquée à travers un euphémisme. - Le reproche d'E. constitue en quelque sorte la morale de LB qui donne à travers lui des conseils élémentaires de vie : pour garder la santé il faut faire preuve de mesure et se fier à son bon sens. Il faut également se résoudre à ne pas toujours rester jeune et à ne pas vouloir aller contre la mort qui attend chaque homme, la médecine n'est pas une science mystérieuse capable de miracles.
— Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »
Conclusion
BILAN ET REPONSE A LA PROBLEMATIQUE
Le portrait d'Irène est ainsi rendu comique grâce à la confrontation entre la stupidité des plaintes d'Irène et le bon sens des réponses du dieu qui peut se montrer cruel et cynique. Dresser le portrait type d'une aristocrate excessive, hypocondriaque et qui aime à se plaindre - et dont on aime se moquer - permet ainsi à La Bruyère de proposer une leçon plus profonde au lecteur : il faut accepter de vieillir et de mourir, même quand on est noble. L'esthétique classique qui consiste à plaire et instruire le lecteur est donc ici parfaitement illustrée.
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Explication linéaire n° 1 "Irène" La Bruyère, Les Caractères, livre XI, fragment 35
Explication linéaire n°1
Le texte
INTRODUCTION
1er mouvement
2eme mouvement
3eme mouvement
conclusion
Avant d'entrer dans l'étude du texte ...
La plupart des portraits des Caractères sont considérés comme des portraits "à clé", c'est-à-dire derrière lesquels se cachent une personne bien connue des lecteurs. Irène représenterait très certaine Mme de Montespan.
La Marquise de Montespan (1640-1707)
Lors de son entrée à la Cour, elle est immédiatement remarquée pour sa beauté exceptionnelle.
Elle devient la maîtresse favorite et officielle du Roi Louis XIV en évinçant une à une ses rivales, quitte à les humilier publiquement.Elle aura sept enfants avec le Roi, tous nés en cachette mais cinq d'entre eux seront officiellement reconnus.Elle est priée de quitter la Cour après "l'affaire des Poisons" dans laquelle elle est accusée d'avoir eu recours à une sorcière pour faire ingurgiter des filtres d'amours à ses amants et poisons à ses adversaires.
Lors de ses années à la Cour, elle est réputée pour se plaindre sans cesse de sa santé, multiplier les séjours en cure thermale et faire venir les médecins les plus réputés - et donc coûteux - alors qu'elle mène une vie faite d'excès en tous genres.
Avant d'entrer dans l'étude du texte ...
Dans la mythologique greco-romaine, Esculape est le dieu de la médecine. Pour le consulter, il faut se rendre à son temple dans la ville d'Epidaure. Il soulageait la souffrance et ressuscitait les morts. Fils d'Apollon, il meurt foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité les morts, avant d'être placé dans le ciel sous la forme de la constellation du Serpentaire. Son bâton autour duquel s'enroule une couleuvre est un symbole connu encore aujourd'hui.
Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. — C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? — Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? — Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »
Introduction
L'auteur et l'oeuvre
Problématique : Comment le type de l'aristocrate excessive permet-il à La Bruyère de rappeler que chaque homme est mortel ?
L'extrait à l'étude
Mouvements du texte
1er mouvement
3e mouvement
2e mouvement
La réflexion sur la vieillesse et le caractère mortel de l'Homme
La colère d'Irène et la chute correspondant à la morale
La consultation burlesque d'une hypocondriaque
texte
texte
texte
analyse
analyse
analyse
1er mouvement : La consultation burlesque d'une hypocondriaque
Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète.
Analyse du 1er mouvement
Idée : L'auteur pose le cadre du récit et pointe déjà les excès et incohérences de son personnage. - L'auteur choisit pour cadre la Grèce antique comme l'indique les 2 CCL la ville d'Epidaure où se situe le temple du dieu greco-romain de la médecine : Esculape. - Les verbes employés sont au présent de narration et les propositions juxtaposées, pour donner plus de vivacité au récit et permettre au lecteur de voir la scène se dérouler sous ses yeux. - Le nom choisi pour le personnage est ironique et montre déjà toutes ses contradictions puisqu'Irène en grec signifie "la paix" : il s'agit donc d'une antiphrase puisque cette femme ne connaît pas la paix intérieure et ne cesse de multiplier les comportements illogiques. - Irène est déjà caractérisée par ses excès puisque ses comportements sont associés à des hyperboles, LB annonce déjà sa richesse, elle dépense sans compter pour faire le voyage et son hypocondrie : la tonalité du texte sera donc satirique.
Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux.
Analyse du 1er mouvement
D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire.
Idée : Plaintes d'Irène au dieu Esculape et ses réponses évidentes. - Début de l'énumération des symptômes d'Irène initiée par la locution adverbiale et avec la répétition en parrallélisme du même schéma à cinq reprises : Au discours indirect, Irène énonce ses maux et le dieu lui fait une réponse qui tient du bon sens : elle vient de faire un long voyage, il est normal que cela l'ait fatiguée. La plainte d'Irène est séparée de la réponse du dieu par un simple signe de ponctuation ou une conjonction de coordination ce qui montre la logique absolue de la réaction du dieu et confère de la rapidité au récit. - Redondances qui redoublent les plaintes (être lasse = être fatiguée) d'Irène qui semble ne faire que se plaindre.
Analyse du 1er mouvement
Idée : LB dresse à travers Irène le portrait des aristocrates caractérisés par leurs excès et vices au point d'en perdre leur bon sens. - I. multiplie les plaintes avec les nombreux verbes de parole qui annoncent son hypocondrie. Esculape donne une explication rationnelle et évidente en maintenant son autorité. - La longueur des phrases avec leur construction complexe (juxtaposition + coordination) qui imbriquent les propositions l'une dans l'autre contribuent à la lourdeur des plaintes. L'anaphore des pronoms personnels "elle", "il" accentue le caractère répétitif et agaçant des plaintes. - LB réalise la satire du mode de vie des nobles qui vivent des nuits sans sommeil pour faire la fête et se montrent particulièrement paresseux : c'est le contraire de l'idéal classique de l'honnête homme. Le Dieu prescrit de la modération avec adverbe "peu" et la négation restrictive. - Comique de caractère : Irène est une malade imaginaire qui prend de légers désagréments pour les symptômes d'une maladie grave : elle n'est que gourmande, paresseuse et excessive. Les seules causes de ses problèmes sont ses mauvaises habitudes de vie. D'ailleurs, le terme médical "prescrit" n'est pas suivi d'un traitement mais d'une évidence : c'est la nuit qu'il faut dormir.
Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit :
Analyse du 1er mouvement
Idée : Suite des plaintes d'Irène l'hypocondriaque et réponses du dieu qui la ramène inlassablement au bon sens - Double question avec l'interrogative indirecte : Irène insiste de plus en plus, c'est pourquoi il y a un jeu sur la polysémie de "pesante" : elle se sent lourde physiquement mais elle l'est aussi socialement : elle insiste lourdement au point d'agacer. Ce point est renforcé par la longueur importante de cette phrase et le nombre de propositions qu'elle contient. - Les réponses du dieu laissent de plus en plus transparaître la satire du moraliste et deviennent désagréables : comique et ironie de l'expression : aristocratie devenue si paresseuse qu'elle en oublie le plus évident et ne maîtrise plus les fonctions essentielles de leur corps. - Les plaintes ne portent que sur des maux courants, pas de réels symptômes indiquant une maladie grave et montrent comme l'Homme aime se plaindre de son sort. Les réponses d'Esculape font appel à la logique et au bon sens, elles sont brèves et ne répondent pas aux espérances d'Irène qui est venue chercher une intervention divine, un miracle. - Exaspération de l'oracle (et du moraliste derrière) : les hommes veulent vivre vieux mais négligent leur santé et ont oublié les règles les plus évidentes de l'hygiène de vie. - La scène est burlesque.
elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète.
2e mouvement : La réflexion sur la vieillesse et le caractère mortel de l 'Homme
« Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. — C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? — Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule.
Analyse du 2e mouvement
Idée : Bascule vers le discours direct et le débat sur le vieillissement du corps - Nouvelle étape du portrait : passage au discours direct qui donne au portrait une vivacité théâtrale mais toujours avec la même structure : I. se plaint, E. répond quelque chose d'évident. - I. évoque cette fois un mal dû non pas à ses excès quotidiens mais à son vieillissement. Là encore le dieu répond rapidement avec une structure de phrase des plus simples et un verbe à l'impératif qui montre son autorité mais aussi son agacement. - Anachronisme comique des lunettes qui rappelle la cible de l'auteur est bien contemporaine.
« Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape.
Analyse du 2e mouvement
Idée : Rupture dans la légéreté du récit, le dieu renvoie brutalement Irène à la réalité mortelle des hommes. - Poursuite des plaintes liées au vieillissement du corps avec insistance dans la double négation d'adjectifs associés à la bonne santé. - Condamnation de l'amour-propre : Irène est une femme d'âge mur, elle n'a pas de maladies graves, seulement quelques dérèglements dûs à sa mauvaise hygiène de vie et au vieillissement naturel du corps. La formule "c'est que" exprime un lieu de cause à effet logique et implacable : l'homme doit se rendre à l'évidence, on ne peut pas s'empêcher de vieillir. Condamnation de l'illusion d'une jeunesse éternelle pour laquelle il existerait une solution. - Lorsqu'elle demande naïvement un remède à la vieillesse, en s'opposant avec la conjonction de coordination, le dieu, agacé de ses plaintes superficielles, lui fait une réponse cruelle en lui rappelant qu'elle mourra comme n'importe quel être humain, noble ou non. La tournure emphatique en "c'est de" met en évidence cette issue fatale qu'il faut accepter. Comique de situation : le dieu qui est consulté pour guérir propose comme remède à la vieillesse de mourir. - Lui rappelle que ses ancêtres aussi sont passés par là avec la circonstancielle de comparaison : message universel.
— Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. — C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur ? — Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule.
3e mouvement : La colère d'Irène et la chute correspondant à la morale
Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? — Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »
Analyse du 3e mouvement
Idée : Colère d'Irène qui n'obtient pas ce qu'elle espérait. - Irène rappelle avec une périphrase le statut divin de son interlocuteur contre lequel elle s'emporte, elle fait preuve d'irrespect et met en doute la science du dieu avec l'adverbe méprisant les conseils évidents qui viennent de lui être donnés alors qu'espérait une guérison merveilleuse. - Réagit en héroïne tragique qui s'indigne des conseils du dieu en multipliant les questions rhétoriques. La dernière question est une interro-négative dans laquelle elle prétend détenir déjà ce savoir et devient comique : elle dévoile ouvertement sa propre sottise. - Eloge ironique du dieu par Irène à travers les 2 subordonnées relatives qui l'accusent d'être un imposteur à la fausse réputation de savant, renforcées par les hyperboles introduites par "toute" puisqu'il est incapable de lui fournir un remède contre sa vieillesse. Irène n'admet ni sa vieillesse ni sa mort prochaine et reporte la faute sur son médecin : vanité et orgueil du personnage.
— Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ?
Analyse du 3e mouvement
Idée : La question d'Irène se retourne contre elle-même et permet d'introduire une morale. - Réponse ironique d'E. qui retourne sa question rhétorique à Irène : c'est en soi-même qu'il faut trouver la sagesse. La tournure restrictive "ne que" sert à exprimer un regret, un reproche qui pointe les incohérences d'I. : si elle connaissait déjà les remèdes à tous ses maux pourquoi venir l'importuner au risque de mourir de fatigue ? La mort est évoquée à travers un euphémisme. - Le reproche d'E. constitue en quelque sorte la morale de LB qui donne à travers lui des conseils élémentaires de vie : pour garder la santé il faut faire preuve de mesure et se fier à son bon sens. Il faut également se résoudre à ne pas toujours rester jeune et à ne pas vouloir aller contre la mort qui attend chaque homme, la médecine n'est pas une science mystérieuse capable de miracles.
— Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »
Conclusion
BILAN ET REPONSE A LA PROBLEMATIQUE
Le portrait d'Irène est ainsi rendu comique grâce à la confrontation entre la stupidité des plaintes d'Irène et le bon sens des réponses du dieu qui peut se montrer cruel et cynique. Dresser le portrait type d'une aristocrate excessive, hypocondriaque et qui aime à se plaindre - et dont on aime se moquer - permet ainsi à La Bruyère de proposer une leçon plus profonde au lecteur : il faut accepter de vieillir et de mourir, même quand on est noble. L'esthétique classique qui consiste à plaire et instruire le lecteur est donc ici parfaitement illustrée.
OUVERTURE :