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Brise-glace

theo.villon

Created on October 24, 2021

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Transcript

Brise-gLACE

luvan, CRU, 2013

en eaux troubles

Une nouvelle

L'autrice

luvan est née en 1975 en France. Fascinée par les mythes scandinaves elle écrit aussi bien des poèmes que des nouvelles à caractère fantastique.

qUE VAS-TU LIRE ?

Brise-glace, paru en 2013 dans le recueil Cru.

Dans cette nouvelle on embarque sur un bateau quelque part entre la Suède et la Finlande. La mer est un milieu hostile et la glace vient ajouter davantage de danger. À cela il faut ajouter d'étranges bruits dans la nuit et l'appel à l'aide d'un bateau invisible...

10 avril — port de Lulea J’allume une cigarette. La braise, rouge, perce Lulea. J’avance. D’abord, c’est encore l’asphalte qui craque sous mes pas. Je continue, quitte la berge, m’éloigne. Et la mer. Crépite sous mes semelles. Animée du plaisir indécent qui fabrique les hippocampes et les baleines et tous les machins coincés dans leurs fanons. Elle est encore prisonnière de la banquise. Les flocons tombent à l’horizontale, par pellicules plates et carrées. Ils couvrent ma peau. Mes lèvres tirent quand j’écarte l’écharpe pour aspirer le mégot. Le blanc me veut dans lui. Il éteint ma cigarette, râpe mes lèvres et bleuit mes doigts. C’est la fin de la saison. C’est la dernière sortie du brise-glace. C’est mon dernier voyage.

11 avril — départ de Lulea La mer crisse, le vent claque et la coque frémit. Ces bruits familiers m’oppressent déjà car ils seront les seuls à vrombir pendant trois semaines. La porte de ma cabine coulisse sur Lasse. Ici, les portes ne se ferment pas, elles glissent. Même en colère, on ne peut pas les claquer, seulement enfoncer plus violemment leur chair dans la tôle des parois. — Le capitaine Jonas a pris une femme à bord ! dit Lasse, sensationnel comme un baryton. — Ah ? Et moi, je suis quoi, un plancton ? rétorqué-je. — Non mais je veux dire, comme passager. Toi tu travailles. — Ah bon. C’est qui ? — Tu l’as vue ? — Non mais elle est belle. — Comment tu sais ? Tu ne l’as pas vue. — Jan est amoureux de loin.

14 avril – Golfe de Botnie – banquise Les nuages regardent passer la banquise avec apathie. Leurs lacets gris affleurent avec la patience inversée des orages. Je les regarde si fort que ma nuque fait mal. Je viens de recevoir l’appel d’un porte-conteneurs espagnol. La Dolorès. Il est prisonnier des glaces quelque part au sud de notre position. C’est notre premier appel. L’équipage est excité à l’idée d’engager les manœuvres. Nous avons tous vu la « femme à bord ». Elle est belle et prend ses repas avec le capitaine. Personne ne lui a parlé. On parle peu sur le brise-glace et quand nos yeux s’égarent sur sa compagne, le capitaine nous intime à beurrer notre craque-pain. Après mon service, j’ai voulu rendre visite à Olle, dans son atelier. Quand il a quartier libre, il bricole une vieille Harley en écoutant du Dark Metal. J’aime bien l’aider. Je suis donc descendue sur le pont inférieur et je me suis perdue. Ça fait cinq ans que je ne m’étais plus perdue. Le brise-glace est gigantesque. Sa superficie n’est en rien à la mesure de son équipage. Nous ne sommes que quinze. Lui, c’est un monstre au pelage noir et jaune, à la vélocité de tunnelier des profondeurs. On peut facilement marcher des heures dans son ventre. On suit une enfilade de portes jaunes, closes, brillantes, brossées, écaillées. On se demande ce qu’on fait là… Et parfois, on se perd.

Le brise-glace n’est pas fait pour l’homme. Ou plutôt, l’homme n’est pas fait pour le brise-glace. Tous deux ne se rejoignent que par l’imagination. Je masse ma nuque douloureuse et pose une tasse de café sur la carcasse chromée du matériel de transmission. Nuit sans action. Mais je suis sûre d’avoir entendu crier.

15 avril – Golfe de Botnie – banquise Nous avons fait route toute la nuit en direction de la Dolorès. Il ne s’est rien passé, si ce n’est que j’ai entendu crier. Il est six heures trente et nous avons gagné la position que le porte-conteneurs m’a transmise hier. Il n’y a aucune Dolorès. Le capitaine me regarde de ses yeux fumés de vieux poisson. Il a les poignets lourds, la peau du visage un peu grumeleuse et des dents jaunies par le tabac à priser. Il s’en fait justement une boule et l’enfourne sous sa lèvre supérieure. Je ne sais pas quoi lui dire. Il reste à me fixer. Je soutiens son regard et fais mine de brosser mon pull couvert de poussière pour me réchauffer. La température extérieure a chuté subitement et la chaudière n’a pas encore adapté sa puissance. Je déglutis une gorgée de café. — Vous voulez faire carrière dans les brise-glace, Pia ? — Pas forcément. — Vous voulez finir comme moi ? J’ai envie de lui dire que je me suis perdue pour la première fois en cinq ans, que j’ai entendu crier, que le cri couvrait le bruit de la glace et que tout ça est impossible, mais je me tais.

Le soir, nous sommes déçus. Pas de Dolorès. Pas de manœuvre. Pas d’action. Les hommes sont descendus manger, mais je reste à veiller la lune. La pulsation minérale des ondes radio me berce. Quand j’écoute les ondes, je n’entends plus la glace crépiter sous la coque. Je n’entends plus l’eau gémir et couiner quand on la fend. Enfin sourde des pleurs de l’océan, j’essaie de compter les étoiles à travers la vitre un peu sale. Il est 23h45 quand je reçois un message en espagnol. C’est la Dolorès. Ils ont dérivé pendant la nuit et me donnent leurs nouvelles coordonnées. Je vais me coucher. Le navigateur s’est étonné lorsque je lui ai donné les chiffres. Mais j’en suis certaine. Je leur ai demandé plusieurs fois en plusieurs langues. Ils sont déjà loin à l’Est. La coque craque. Je ne dors pas. Engoncée dans ma couchette, j’écoute plutôt grincer les sourdes chaudières le métal passif, à la force astreinte, contenue, et je ne dors pas. Je regarde le mur. Il est tacheté ? Je me redresse sur la couchette. Contre la paroi au-dessus de la table en zinc, un hublot dépoli contemple le pont inférieur. Et la lune s’y gonfle avec appétit. Et je suis sûre que j’entends crier. C’est la troisième fois qu’on crie. C’est bien, trois fois. En trois nuits. Je crois pouvoir dire que c’est une femme mais… Entendu que la mer craque, que la coque fend, que le moteur vrombit, que les portes couinent… Peut-être n’est-ce que le gémissement de l’eau durcie ? Le cri me donne envie de mordre les tiges de fer qui soutiennent mon lit.

Arrivées aux coordonnées reçues hier. Pas de navire, pas d’Espagnol, pas de perdition, juste la glace. À perte de vue. La glace à perte d’espace. Nous craquons pour avancer. Nous craquons et j’ai le sentiment sacrilège. Nous scindons l’océan. La banquise nous abhorre. Le capitaine crispe ses mâchoires. Doute-t-il de mes capacités ? C’est possible, mais il ne le dira pas. Je lui trouve les yeux creusés. Il murmure, sans me regarder : — Je… Je pensais tout connaître de la mer… commence-t-il sur un ton de confession. Les minutes passent. Nous observons l’horizon. — Cinquante ans de brise-glace, poursuit-il. J’ai cru maîtriser la mer. J’ai cru la comprendre… C’était présomptueux. Je… Il ne finit pas sa phrase et je ravale la mienne. Nous scindons océan. Banquise nous abhorre.

Dès que Lasse me relève, je cours vers ma cabine. Je me trompe d’étage et me trouve devant une porte, certes identique à toutes les autres, mais spatialement inconnue. Je reprends la coursive et mate mes bottes glisser sur l’épaisse peinture des escaliers. Couches et strates. Les marches sont boulonnées et délimitées par un trait jaune. Je vérifie que ma radio fonctionne et m’endors brutalement sur le bras. Enfin le silence. Je me réveille vers quatre heures à cause d’un cri hideux. Je sursaute. Le cri s’engouffre dans ma poitrine et l’étire façon caverne. Lorsque le cri cesse, je constate que mon bras est engourdi. Je le mords à plusieurs reprises et ne parviens pas à me rendormir.

17 avril – Golfe de Botnie – banquise — Ça doit être une sirène. — Alors… Toi aussi… C’est… C’est la plus belle chose que j’aie jamais entendue. Björn et Martin ont le regard vague, le front pâle, l’air exténué. Dans un sens, leurs propos me rassurent : je ne suis pas la seule à entendre des voix. Mais le cri n’a rien d’une sérénade. « Belle chose » n’est pas le cri. Comme je n’aime pas surprendre les conversations, je les bouscule, ne dis rien et le regrette aussitôt. C’est la glace. La banquise nous hait.

La Dolorès a repris contact avec le brise-glace. Nous la reprenons en chasse et nous arrêtons en chemin pour porter secours à un patrouilleur russe. Les câbles raclent dans leurs fourreaux métalliques et spongieux de mousse brune. L’équipage tire. Le capitaine vaque de barre en barre. Je plaisante avec le navigateur russe. Il parle finnois. J’aime la manœuvre, la minutie avec laquelle le brise-glace approche sa proie, sa façon de glisser comme une paire de ciseaux dans la soie. La banquise, comme le tissu, pousse un hurlement strident et régulier. Le clapotis du moteur au ralenti s’apparente au battement d’un cœur. Je ne serais pas restée si longtemps au service du brise-glace si je n’aimais pas la manœuvre. Et pourtant, ce cri.

Après la manœuvre, Olle vient me chercher. Le capitaine me demande dans sa cabine. J’emporte mon café en bâillant et monte jusqu’au pont supérieur. Exceptionnellement, je prends l’ascenseur car je suis fatiguée du bruit de mes bottes en caoutchouc dur sur le métal creux des escaliers. Le mécanisme de l’élévateur, peu utilisé, couine et crisse. Le bruit s’étire et se transforme en un cri de femme. Lorsque l’ascenseur s’arrête, je reste un instant stupéfaite, le cœur essoufflé. La porte se débloque et je la pousse d’une main qui tremble encore. C’est la cinquième fois que j’entends ce cri. Cinq, c’est beaucoup pour un seul cri. Le pont supérieur est plongé dans l’obscurité. Je me dirige à la lueur incertaine des panneaux d’évacuation. La cabine du capitaine est aussi sombre que les coursives. Les rideaux sont tirés. Jonas est assis sur un petit fauteuil. Le mobilier est modeste sur le brise-glace. Je me pose sur le bord de la couchette, en face de lui. Ses yeux brillent comme allumés de fièvre. Joues hâves. Ongles jaunes. — Le Léviathan est une femme. — Pardon ? — Un monstre, un vampire… La glace nous suce.

Il se masse frénétiquement les tempes, comme s’il cherchait à s’arracher la peau. Je le regarde sans aucune empathie, vide. Il tourne son torse vers moi et déboutonne sa chemise. Une longue cicatrice, très fraîche, lui ouvre la peau du nombril à l’aorte. Je sursaute. Le cri retentit avec force. Me tire par la fontanelle. Cette fois, il ne s’arrête pas. S’intensifie. Se répercute. — Elle chante, murmure Jonas. Le capitaine se lève, déplie son couteau de service et l’enfonce dans la plaie.

Nous sommes pris dans les glaces. Le temps commence à se gâter, mais j’ai sorti l’hélicoptère. Il faut que je trouve la Dolorès. Tout l’équipage semble gagné par la folie de Jonas et les moteurs, sans entretien, peinent à nous dégager de la banquise. Lorsque j’ai décollé, les cris de femme, semblables aux perce-tympans des rapaces, retentissaient dans la soute métallique du brise-glace. Après avoir tenté en vain de désarmer Jonas, j’ai cherché de l’aide. Peine perdue. Partout les marins, hypnotisés, s’ouvraient le corps. Et l’eau de s’agréger au-dessus de la ligne de flottaison, comme des griffes statufiées de gel.

Je vole. Le tumulte gronde sous les plaques de glace. Se morcellent. Se chevauchent. Le ciel est d’un gris presque noir. Faux. La neige faseille dans les pales de l’hélico. J’ai trouvé la Dolorès. J’atterris avec difficulté au sommet du château. Il me semble distinguer, en proue, dans le vent qui tire de grands traits diagonaux, la silhouette d’une femme vêtue de blanc. Mais ce n’est qu’un reflet : l’instant d’après, la proue plonge presque à la verticale dans l’eau pétrole. Un homme d’équipage vient m’accueillir. Il me tire par la manche. Il porte de grands flocons à sa barbe, de la taille de petits glaçons. Abrutie par des heures de pilotage en pleine tempête, je m’endors dans l’habitacle.

19 avril – Golfe de Botnie – pleine mer Une infirmière est penchée sur moi. La couchette sur laquelle je suis allongée donne sur un hublot. J’y jette un coup d’œil. Ma tête me fait mal. Qui l’a cognée ballaste migraine ? Sur le pont extérieur, cinq marins entreprennent de hisser par-dessus bord les larges blocs blancs que le navire a moissonnés pendant la nuit. Je demande à l’infirmière : — Pourquoi débardent-ils la glace ? Ce n’est que de l’eau salée. Elle ne répond pas et agite un thermomètre. Bien sûr. Elle ne doit pas comprendre le suédois. Je lui répète ma question en espagnol. Elle me lance un regard étonné, note ce qui doit être ma température dans un calepin mal tenu et assure le bandage qui entoure ma gorge. — Vous devez encore vous reposer, me dit-elle. Vous avez perdu beaucoup de sang. — Du sang ? Comment ai-je pu perdre du sang ? Je tâte ma gorge, mais ne sens que le bandage. Qu’y a-t-il en dessous ? — Qu’est-ce que j’ai ?

La porte s’ouvre. Un homme, sans doute le capitaine, passe son dos dans l’embrasure et referme la porte sans que je distingue son visage. Il reste un instant à caresser la poignée puis se tourne. Le capitaine de la Dolorès me dit qu’il s’appelle Cortès et m’explique qu’ils nous suivent depuis plusieurs jours, alertés par nos messages de détresse. Bien entendu, ils ne parviennent jamais à franchir la banquise puisqu’ils ne sont qu’un porte-conteneurs, pas un brise-glace. Des appels de détresse, donc. Du sang, donc. Je ne comprends pas. Cortès sort. Sous la coque plate du porte-conteneurs, j’écoute machinalement la glace gémir. L’infirmière me tend une pilule et un verre d’eau. — Cette nuit, je suis sûre d’avoir entendu crier, me dit-elle d’un air désinvolte.

Images utilisées : Page 1 : Caspar David FRIEDRICH, La mer de glace, huile sur toile, 96 x 127 cm, Kunsthalle de Hambourg. Page 2 : Joseph Mallord William TURNER, Tempête de neige en mer, huile sur toile, 91 x 122 cm, Tate Gallery, Londres. Page 3 : James Abbott McNeill WHISTLER, Nocturne, huile sur toile, 50 x 76 cm, Maison Blanche, Washington DC.