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Baudelaire, "L'Albatros"

_marie_

Created on April 3, 2021

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Transcript

"L'Albatros"

BAUDELAIRE

Doodle d'avril 2013, rendant hommage à Baudelaire & à son "Albatros"

Analyse de "L'Albatros" publié en 1861 dans Les Fleurs du Mal

de Charles BAUDELAIRE

Préambule biographique

Préambule: Baudelaire en quelques dates

Prend part à Révolution de 1848

Mort de son père

Baccalauréat

Rencontre Jeanne Duval

Syphilis

1821

1827-28

1867

1839

1857

1841-42

1848

Voyage: départ de Bordeaux pour Calcutta, mais ne dépassa pas La Réunion, Saint-Maurice

Mort à Paris

Naissance à Paris

Procès: condamnation, amende, 6 poèmes interdits

Majorité; dilapide héritage: tutelle judiciaire

Remariage de sa mère avec J. Aupick

Situation

Pour découvrir Les Fleurs du Mal, les curieux peuvent aussi écouter ceci (activer le son sur la page):

Epoque, auteur, oeuvre, section, poème précis

Ch. BAUDELAIRE : poète français du XIXe siècle fut initié à l'art très tôt par son père, qui meurt avant ses 6 ans en 1827. Nourri de classicisme autant que de romantisme, Baudelaire est inclassable, à la croisée du Parnasse (l'Art pour l'Art) & du Symbolisme (tout n'est que symboles). Il a détaché la poésie de la morale, la vouant entièrement au Beau, & tissant, dans son recueil au titre oxymorique Les Fleurs du mal, des liens paradoxaux entre mal, malheur, "spleen", boue, & "Idéal", beauté, or; paru en 1857, ce recueil fut suivi d'un procès & d'une censure: certains poèmes furent écartés de la 2de édition de 1861, d'autres ajoutés, tel "L'Albatros". C'est le 2e texte de la 1re section du recueil, "Spleen & Idéal", consacrée aux 2 tendances opposées entre lesquelles oscillerait l'esprit humain: Spleen (mélancolie, ennui, idées noires), lié à platitude, horizontalité, stagnation, & Idéal, aspiration à l'envol vers des contrées supérieures, des valeurs comme le Beau, le Bon, le Vrai… Désir sans cesse contrarié par une angoisse existentielle, liée à la lourdeur de la matière, aux pesanteurs de la vie quotidienne, aux misères de la condition humaine.

Spleen, idées noires

Idéal, rêve d'envol

"L'Albatros"

Comment empêcher que l'esprit ne s'embourbe dans la matière, & l'aspiration au Beau dans la bêtise quotidienne du monde? Peut-on "s'envoler"? Si oui, comment? Ces questions amènent naturellement à l'image de l'oiseau: l'albatros. C'est lors du voyage qui le conduisit en 1841 jusqu'à l'Île de la Réunion que Baudelaire aurait conçu ce poème, d'après des témoignages de son entourage. Mais cela n'exclut pas des sources littéraires: d'abord La Complainte du marinier du poète anglais Coleridge (fin du XVIIIe s.) imaginant l'aventure surnaturelle d'un marin dont le bateau fait naufrage après le "meurtre" gratuit d'un albatros. Surtout, les sévices des marins contre l'oiseau sous la plume de Baudelaire rappellent des strophes précises de "L'Albatros", poème publié en 1838 par un auteur romantique aujourd'hui oublié: Polydore Bounin.

Un des recueils de poèmes de P. Bounin

"L'Albatros":

L'oiseau marin au coeur de ces poèmes se caractérise par un plumage blanc ("albus" en latin = blanc) au bord gris, un bec fort, & d'immenses ailes qui en font un planeur remarquable & le plus grand oiseau de mer vivant (parfois plus de 3 m d'envergure).

Très brève présentation du présumé "héros" du poème

L’Albatros Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers. 5 À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux. Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! 10 Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait ! Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; 15 Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. Charles BAUDELAIRE (1821-1867), Les Fleurs du Mal, 1861

Lecture

Vocabulaire

Indolent : non douloureux, sans passion, lent, nonchalant, sans vivacité Gouffres amers : haute mer Piteusement : en faisant pitié, de façon pitoyable, lamentablement Veule : mou, sans énergie ni volonté Naguère : peu avant, il n'y a pas longtemps Brûle-gueule : une pipe courte Infirme : handicapé d’au moins un membre Nuées : nuages (ciel par métonymie) Huées : cris hostiles d'un groupe

L’Albatros Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers. 5 À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux. Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! 10 Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait ! Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; 15 Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

(amertume-> sel/dangers)

Introduction

Composition du poème:

4 quatrains d'alexandrins aux rimes croisées respectant l'alternance régulière, classique des rimes féminines (terminées par « e » muet) & masculines (= les autres). Les 3 premières strophes évoquent bel & bien l'albatros du titre, mais une surprise attend le lecteur dans la 4e strophe, à partir du vers 13, qui sert de pivot: l'albatros est en fait une image, un symbole permettant d'aborder le véritable sujet du poème, "Le Poète", aussi maudit & maltraité par son époque que l'élégant, l'innocent, le sublime oiseau par la bêtise de cruels marins.

Rimes croisées 4 st. × 4 v. × 12 syll.

1/ L'Albatros 2/ L'Albatros 3/ L'Albatros 4/ L’Albatros Le Poète

Présentation de la démarche:

Etudions dès lors comment se déploie l'allégorie: après avoir analysé comment l’oiseau, célébré pour sa majesté céleste, est tourné en dérision, voire torturé par des marins, nous pourrons aborder la portée symbolique, le sens de cette scène, allégorie de la condition tragique du poète.

Développement

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

STROPHE 1

- D'abord surprise & attente: le titre donne "L'Albatros" pour sujet, mais le V. 1 parle d'"hommes"; & la strophe, une seule longue phrase, débute par 2 compléments circonstanciels (temps = "souvent" & but = "pour s'amuser"), & rejette le verbe de la principale au V. 2 --> effet d'attente. - Cette phrase = narration, récit de faits apparemment banals & agréables: * narration, récit: verbes d'action, de mouvement: "prennent", "suivent", "glissant". * faits banals, répétition: adverbe "souvent", présent d'habitude "Prennent", pluriel qui généralise: "les hommes", "des albatros".

* faits agréables: #lexique = "voyage" & divertissement: "s’amuser", "hommes d'équipage", "mers", "suivent", "navire". Ajoutons "indolents" = sans douleur, nonchalants, paisibles. # apparente amitié: "qui suivent", "compagnons" (étymologie = "qui partagent le pain": les albatros semblent donc nourris par ces hommes).

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

STROPHE 1

==> Le poème paraît commencer gaiement: des hommes "prennent des albatros" pour "s'amuser" avec eux, suppose-t-on, pour partager de bons moments en leur compagnie, & les oiseaux y trouvent leur nourriture: on croirait retrouver la belle amitié hommes/bêtes du récit biblique concernant l'Arche de Noé!

# D'ailleurs les appositions définissant ces albatros semblent en faire l'éloge: >> la périphrase "vastes oiseaux" vante leur majesté en vol (& l'envergure de leurs ailes) ou l'endurance leur permettant de fabuleux voyages, si c'est par hypallage que l'adjectif "vastes" est associé à "oiseaux" & qualifie en réalité les "mers" plurielles qu'ils survolent. >> la périphrase "indolents compagnons" est proche d'une personnification en mettant en lumière l'attachement manifeste des oiseaux à ce navire & à ses hommes.

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

STROPHE 1

- Mais attention! Cette gaieté de surface masque le 1er acte d'une tragédie: la suite fait comprendre qu'il s'agit de "s'amuser" non avec les oiseaux, mais à leurs dépens. * Dès lors, les procédés marquant l'habitude révèlent cruauté & sadisme de marins répétant indéfiniment ce genre de scène ("souvent" accentué par sa place: 1er mot).

* "Prennent", verbe apparemment neutre, signifie donc "attrapent", "capturent", & renvoie à la chasse: loin de répondre par l'amitié à l'amitié des oiseaux, les marins s'en font les prédateurs, sans but alimentaire vital, mais pour le plaisir = sadisme. * Les "mers" n'ont plus rien d'un décor enchanteur, exotique: au V. 4 une périphrase les transforme métaphoriquement en d'inquiétants "gouffres amers", décor désagréable (du fait du sel) & doublement à craindre (doublement, car"gouffres" annonce une chute, & "amer" répugne).

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

STROPHE 1

* Les "gouffres amers" pourraient menacer "Le navire"; mais loin d'y être pris au piège, celui-ci va "glissant" à leur surface ("sur"); & la tragédie ne concerne que les albatros, victimes d'une sorte de fatalité: les procédés évoquant habitude & répétition font de leur capture leur destin ordinaire & donc presque inévitable. * Ces "albatros" sont évoqués comme victimes subissant le cruel plaisir des marins: complément d'objet de "prennent", ils sont sujet par le pronom "qui" de "suivent", signe d'une passivité qui les rend dépendants de marins, à la merci desquels ils sont. Passivité soulignée encore par "indolents", que Baudelaire a préféré à "curieux", adjectif (plus valorisant) qu'il avait retenu dans une 1re version du poème. * Ironie tragique, leur seule action revient à se précipiter vers leur malheur, à se jeter dans la gueule du loup, eux qui "suivent, indolents", leurs bourreaux. Ce qui semblait belle amitié n'est donc que tragique aveuglement.

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

STROPHE 1 Bilan

- La 1re strophe dépeint dans une sorte de plan d'ensemble un paysage marin: oiseaux & navire, sur fond de larges horizons, les "mers". Mais ce décor a priori enchanteur, qui pourrait correspondre à un idéal faisant rêver, se révèle celui d'une tragédie: au lieu d'un récit de voyage exotique, c'est celui d'un piège cruel auquel se font prendre d'innocents oiseaux. - Pour qui connaît la clef du poème livré par la strophe 4, les "gouffres amers" sont une métaphore des douleurs morales, non de l'albatros, mais du poète, ces idées noires, tracas & ennuis, ce "spleen" auquel il est sans cesse ramené, en proie à l'hostilité de la société dans laquelle il vit avec nonchalance, en courant lui aussi à sa perte, comme les albatros "indolents" à la merci des marins.

Idéal, rêve d'envol

Spleen, idées noires

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

STROPHE 1

À noter: cette "tragédie" est d'autant plus touchante qu'elle n'est pas sortie de l'imagination de Baudelaire: d'anciennes gravures ou photographies attestent la capture d'albatros par des équipages.

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

STROPHE 1

À noter: S'il n'est pas exclu que Baudelaire ait assisté à la capture d'albatros, il s'est inspiré en partie d'un très long poème de Polydore Bounin, composé à l'occasion d'un voyage en l'Orient & commençant par évoquer le vol majestueux de l'oiseau:

L’AlbatrosAux approches du cap terrible des tempêtes,Les mariniers pensifs observent sur leurs têtesUn magnifique oiseau ;Son aile, de planer sur eux, n’est jamais lasse,Et quelque âpre que soit le vent qui les déplace,Devance leur vaisseau.

Polydore BOUNIN, « L’Albatros », 1838 Extrait 1

Une comparaison rapide entre ces vers & la 1re strophe de Baudelaire met en lumière: - Le début plus dramatisé de Baudelaire qui commence par la catastrophe de la capture, tout en ménageant des effets de surprise en la présentant d'abord comme un agréable divertissement, ce qui la rend plus cruelle. - La présentation baudelairienne d'un albatros plus passif, plus enclin à une sorte de mélancolie, de "spleen": ses oiseaux sont "indolents" & "suivent [...] / Le navire", quand l'albatros de Bounin "Devance le vaisseau", d'une aile "jamais lasse", alors que ce sont les mariniers qui sont "pensifs", quand ceux de Baudelaire aiment "s'amuser". --> Cela prépare l'analogie entre albatros & Poète, tous 2 tiraillés entre Spleen & Idéal & radicalement opposés pour leur malheur aux marins.

À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.

STROPHE 2

- Après le plan d'ensemble de la st. 1, un zoom réduit le champ de vision & précise le portrait des albatros; "zoom" qui les enferme, ou plutôt rend compte de leur emprisonnement (ils n'ont plus accès au ciel), comme le fait la structure de la st. 2, qui les piège aux V. 2-3 entre "les planches", V. 1, & les "avirons" auxquels sont comparées leurs ailes au V. 4, comparaison qui les fige & chosifie.

- V. 5 : "À peine" dramatise le récit: alors que la st. 1 commençait par une attente (car la capture des oiseaux pouvait prendre du temps), ici tout s'accélère: il y a rapidité, voire immédiateté de la transformation des albatros, qui correspond au 2e acte aussi brutal qu'inévitable de la tragédie des albatros.

À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.

STROPHE 2

- 2e acte de tragédie = la déchéance d'un détrônement * Polysémie (double sens) de "déposer": littéralement, c'est l'étape qui suit la chasse aux albatros: après la capture, on les met au sol, ce qui revient à les humilier (sens étymologique = mettre à terre); mais le verbe peut avoir un sens spécifique, politique: on dépose un roi, un dirigeant, quand on le destitue. Or, le vers suivant présente les oiseaux comme des "rois de l'azur". ==> Donc "déposés" = renversés, détrônés. * Ce détrônement = "catastrophe" au sens étymologique (= renversement à terre, retournement qui fait choir, chuter): chute rendue par l'antithèse entre "sur les planches", où stagnent désormais les oiseaux & "de l'azur", où ils régnaient avant. Elle est d'autant plus tragique qu'elle touche des êtres quasi divins; car la personnification des "rois de l’azur" (du ciel) les fait plus dieux qu'hommes.

À noter: la métaphore de la royauté du ciel, débouchant sur une quasi déification, était déjà présente & filée dans le poème de P. Bounin:

* "Nues" & "éther" renvoient au ciel

Polydore BOUNIN, « L’Albatros », 1838 Extrait 2

Mais ce navigateur dont la nef fend les nues*Et du limpide éther* mouille aux eaux inconnues,Ce roi majestueuxQui ne demande pas qu’un vil peuple le craigne,Et par la beauté seule et la clémence règneAu cap tempétueux ;Lui qui rendrait jaloux de ses ailes un ange,Qui, de peur d’effleurer une goutte de fange,Vit au Ciel ou sur l’eau,Tout à coup sous le poids d’une faute succombe,Et de ces tristes rois dont la couronne tombeÉtale le tableau.

La capture de l'oiseau, qui s'annonce à la fin de l'extrait, donne lieu, comme plus tard sous la plume de Baudelaire, à la métaphore d'un détrônement.

À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.

STROPHE 2

* Mais cette déification peut être comprise comme une antiphrase ironique, tournant en dérision la déchéance des oiseaux: les adjectifs qui lui sont apposés, & donc associés, "maladroits et honteux" sont péjoratifs; "maladroits" pourrait même être compris comme précisant "rois" de manière dépréciative: "malad(e)s-rois". Ils n'ont rien de rois puissants! Ces 2 qualificatifs affirment leur dégradation ridicule, une fois à terre. * L'antithèse qu'ils forment avec "rois de l'azur" dans un même vers & le fait que cette unique expression a priori positive, & peut-être ironique, soit suivie de l'accumulation de termes négatifs (non seulement les 2 adjectifs, mais aussi "piteusement", & "traîner") entérine la triste & brutale chute des albatros. * Cet abaissement paraît irrémédiable: le passé composé "ont [...] déposés" le rend définitif; les verbes "laissent [...] traîner" éternisent leur nouvel état en exprimant leur passivité: ni défense ni tentative d'évasion, mais un renoncement à toute action.

À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.

STROPHE 2

* De fait, les oiseaux paraissent d'emblée résignés, abattus, presque déjà morts: # Si "honteux" & "piteusement" les personnifient en leur prêtant des sentiments humains (ce qui prépare le rapprochement entre Poète & Albatros dans la St. 4), ces sentiments sont avilissants: "piteusement" se distingue de "pitoyablement" en associant mépris & dédain à la pitié; que les oiseaux soient "honteux" le confirme.

# Surtout, ils se figent au point d'être comparés à des objets inanimés: leurs "grandes ailes blanches", qui leur valaient d'être "vastes" ou "rois de l"azur", car excellents planeurs aptes à suivre des navires "glissant" sur la mer, ne leur sont plus d'aucune utilité, mais gisent "comme des avirons" inutiles, objets pouvant servir à des marins, mais pas à des oiseaux, non plus qu'au sol leurs ailes devenues si embarrassantes qu'ils les "laissent [...] traîner": l'envergure qui faisait leur grandeur les handicape désormais: paradoxe plein d'une ironie tragique aggravée par leur blancheur, symbole de pure innocence.

À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.

STROPHE 2

- Détrônement double: de roi, l'oiseau devient "bouffon"? * Apparition d'un 1er terme renvoyant au monde du spectacle: si "sur les planches" est une métonymie désignant sans doute le pont du navire , l'expression renvoie généralement par métonymie à une scène de théâtre; dès lors les oiseaux deviennent des sortes de "clowns" répondant effectivement au désir de "s'amuser" qui a motivé leur capture par les marins. * Si leurs ailes traînent "à côté d'eux", comme s'ils les avaient retirées, c'est qu'elles sont vues comme des accessoires; élément clef du costume qui leur permettait tantôt d'interpréter des rôles de "rois de l'azur", ces ailes n'ont plus d'utilité.

À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.

STROPHE 2 Bilan

- Acte 2 d'une tragédie qui détrônant les oiseaux du ciel les chosifie sur le pont, où, passifs (on leur a presque littéralement coupé "les ailes" qui traînent "à côté d'eux"), ils n'ont plus qu'à subir les (jaloux) amusements d'impitoyables hommes d’équipage. Mais des traits psychologiques en font peut-être moins des objets que des pantins, des bouffons, traits cependant avilissants, qui préparent par ailleurs l'analogie de la St. 4. - Pour qui connaît la clef du poème, l'"azur", royaume des albatros, renvoie à l'Idéal où se meut l'esprit génial du Poète, tandis que "les planches", pont du navire, sont la matière brute, la vie quotidienne & banale, le monde qui l'entoure, toutes choses qui le ramènent sans cesse au spleen & pour lesquelles son vaste talent le gêne plus qu'il n'offre un secours, comme les immenses ailes de ces oiseaux au sol.

Idéal, rêve d'envol

Spleen, idées noires

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait

STROPHE 3

- Strophe ajoutée par Baudelaire sur un conseil de l'éditeur voulant des détails sur le martyre; strophe en rupture grammaticale avec les deux 1res: * Passage du pluriel "des albatros" (St. 1-2) au singulier "Ce voyageur ailé", introduit par un démonstratif qui focalise l'attention sur un oiseau précis: le zoom de la St. 2 se resserre encore. Cet oiseau se retrouve donc seul face à un équipage entier. ==> Ce nouveau rapport de forces souligne la lâcheté de ces hommes autant que singularité & originalité de l'albatros (préparant la St. 4 où l'albatros = "Le Poète"). * Après 2 quatrains d'1 phrase chacun, voici 3 phrases en 4 vers (= changement de rythme), toutes ponctuées de façon expressive par un : après 2 quatrains visuels, ce sont des paroles qu'on entend au discours indirect libre = réactions de marins ou d'un témoin (anonyme) face au "piteux" spectacle du martyre de l'albatros: ~ 2 exclamations concernent la déchéance de l'albatros ~ 3e exclamation concerne les jeux sadiques des marins avec leur souffre-douleur.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait

STROPHE 3

* Changements grammaticaux supposant un changement de point de vue: # Les zooms resserrés sur 1 seul albatros ("Ce"-"Lui"), puis sur des marins le tourmentant tour à tour ("L'un"/"L'autre"), isole 1 scène parmi toutes celles que suggéraient "Souvent" & le présent d'habitude au début du poème; cette scène, brossée par une série de petites touches réalistes, rend le martyre de l'oiseau plus concret & pathétique, & évite flou, banalisation & dédramatisation de ce calvaire. # Mais, surtout, les exclamatives changent le récit mené jusque là d'un point de vue externe en un discours subjectif, ce qui le charge d'émotions.

1/ Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule 2/ Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid 3/ L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait

STROPHE 3

* Les deux 1res exclamations, émotions, réactions expriment de vives surprises: # Construites parallèlement: chacune = 1 alexandrin reposant sur 1 forte antithèse entre les 2 hémistiches (1 hémistiche = moitié d'un vers = 6 syllabes): ~1er hémistiche = rappelle la majesté de l'oiseau avant sa capture: "voyageur ailé" / "si beau" (avec intensif "si" qui accroît encore l'éloge) ~2d hémistiche = exclamation face à ses disgrâces = 2 termes péjoratifs liés par "et": "qu'il est comique et laid!" // "comme il est gauche et veule!" # Ces antithèses, qui comme dans la St. 2 expriment la déchéance de l'albatros, sont d'autant plus fortes que "laid" = exact contraire de "beau", que "naguère" souligne la brutalité du changement, & que Baudelaire joue sur la proximité des sonorités: "ailé" se prononce presque comme "et laid", donnant l'impression qu'un rien, un détail infime, peut tout faire basculer: majesté ==> misère; or ==> boue; Idéal ==> spleen.

1/ Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule 2/ Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid 3/ L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait

STROPHE 3

# Autre petit rien qui change tout: Baudelaire, dont la formation classique avait fait un excellent latiniste, savait que "veule" signifiant "mou, sans énergie, sans volonté" vient du latin "volus" (= qui vole au vent, qui se laisse porter par le vent). L'antithèse entre "veule" & "voyageur ailé" devient paradoxale & relève de l'ironie tragique: l'albatros était un sublime "voyageur ailé" par sa capacité à être "volus", "volant au vent", se laissant porter par le vent sur de grandes distances & c'est donc sa compétence exceptionnelle de planeur qui se retourne contre lui en le rendant "veule": un rien a fait de sa force principale sa perte. # Enfin demandons-nous qui prononce (ou pense) ces deux 1res exclamations: ~ S'agit-il des marins? Dans ce cas, elles expriment surprise moqueuse, féroce, ou insultes cyniques (humour noir & méchant), gratuites ou dues à la jalousie d'hommes incapables de voler & soulagés d'empêcher cet oiseau de le faire. ~ S'agit-il d'un témoin extérieur (le poète)? Dans ce cas elles manifesteraient plutôt surprise, regret, nostalgie de la majesté perdue de l'oiseau.

1/ Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule 2/ Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid 3/ L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait

STROPHE 3

* 3e exclamation = zooms successifs sur 2 marins humiliant l'oiseau au sol, dont les actions peuvent constituer l'acte 3 de la tragédie: # Leurs 2 actions sont mises en parallèle dans 2 alexandrins dont les débuts se répondent par des formules suggérant l'équivalence: "L'un agace, [...]/ L'autre mime". # Ces 2 actes bêtes & cruels donnent tout son sens au verbe "s'amuser" du 1er vers: se moquer de l'oiseau, le harceler, humilier, voire torturer: >> "mime[r]" son handicap, handicap que lui prêtent à tort les marins, car c'est la marche normale de l'albatros! Bêtise d'hommes reprochant à l'oiseau de ne pas marcher en homme. >> le torturer plus ou moins: "agace[r] son bec avec un brûle-gueule" = le faire fumer la pipe pour voir sortir la fumée de son bec, ou brûler son bec avec ce brûle-gueule qui porterait très bien son nom. Les 2 sens sont possibles!

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

STROPHE 3

# La tragédie est d'autant plus pathétique qu'elle fait rire les marins pour qui c'est une farce: ils ont mis l'albatros "sur les planches" comme bouffon souffre-douleur. >> V. 1-2, le démonstratif "Ce" & le personnel "Lui", isolé & accentué en début de vers montrent du doigt l'oiseau, l'accusent d'être singulier, autre, original, comme s'il était un monstre, puis 2 exclamatives le proclament coupable d'avoir 4 défauts (physiques & moraux: gauche, veule, comique, laid), attribués de façon aussi subjective que catégorique, sans argument: 4 préjugés, aussi gratuits qu'immérités. >> Fait aussi rire (cruellement) par son caractère presque improbable, la série d'antithèses exprimant soudaineté & radicalité de la métamorphose de l'oiseau passé en un instant de la plus enviable majesté céleste au pire abaissement. >> Prêts à tout pour rire, les marins entrent en jeu, comme par le "mime" caricatural de l'oiseau au sol, comique de geste assez grossier, voire vulgaire.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

STROPHE 3

# L'ambiguïté sur l'origine des exclamations (marins moqueurs ou témoin attristé?) rend la scène encore plus pathétique, car personne ne prend explicitement fait & cause pour l'oiseau, seul contre tous: comme il s'agit de rire non pas avec l'albatros, mais de lui & contre lui, & qu'il doit non jouer un rôle, mais être moqué, humilié, torturé pour ce qu'il est réellement, le lecteur ne peut, à moins d'être cruel & dénué d'empathie, qu'interpréter la scène comme injuste, tragique, & compatir avec la victime: les marins apparaissent lâches, stupides, de mauvais goût quand ils imitent ce qu'ils prennent (à tort !) pour un handicap, quand ils se liguent en meute contre la victime isolée, faible & sans défense. ==> Eux mériteraient les reproches adressés à l'oiseau: veulerie, laideur - morale au moins -, gaucherie (incapable d'imiter un vol, untel mime un boitement!), ridicule comique de l'ensemble. Ils s'aveuglent autant sur l'albatros que sur eux, confortés par le fait d'être unis dans la même bêtise.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

STROPHE 3

# Enfin quelques mots sur la fin de la strophe: "l'infirme qui volait": >> Cet oxymore condense en une expression ramassée toute la tragédie rapportée dans le poème: infirmité & vol de l'albatros devraient être incompatibles; mais l'imparfait de la relative "qui volait" renvoie au passé d'avant la capture qui l'a cloué au plancher (non des vaches, mais des marins). Ce télescopage des contraires (avant, il semblait sur-humain: il "volait"; depuis, "infirme", il semble amputé de ses ailes -traînant "à côté"-, diminué comme un sous-albatros) exprime encore mieux que les antithèses précédentes la brutalité de la catastrophe subie par lui. De fait, cet oxymore condense remarquablement toutes les antithèses précédentes:

ces rois de l'azur maladroits et honteux grandes ailes blanches comme des avirons ce voyageur ailé gauche et veule si beau comique et laid qui volait <==> infirme

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

STROPHE 3

>> Mais l'albatros n'est pas plus "infirme"qu'il ne "boite": ce n'est que parce que les marins se prennent pour référence d'une prétendue bonne manière de marcher (= à savoir comme un être humain = anthropocentrisme), qu'ils croient la sienne ridicule. Il n'est pas devenu davantage veule, honteux, gauche ni maladroit, ni ses ailes des avirons. Mais les marins interprètent ce qu'il est, ce qu'il fait en fonction de normes humaines: d'où des personnifications, comme "l'infirme" de la dernière périphrase, qui désigne l'oiseau par un mot employé en général pour des êtres humains. Ces personnifications jouent cependant d'autres rôles: ° Elles préparent l'analogie de la strophe suivante entre Poète & Albatros. ° Elles rapprochent (comme dans la Complainte du marinier de Coleridge) souffrance de l'Albatros, humilié, maltraité, voire tué, pour avoir su majestueusement voler, & "Passion" du Christ ("Passion" = condamnation, torture, mise à mort sur la croix).

Anthropocentrisme # Réalité de nature

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

STROPHE 3 Bilan

- Cette strophe a rendu plus concrètes souffrance de l'albatros & inhumanité des marins: qu'elle commence par "Ce voyageur ailé" pour s'achever par "l'infirme qui volait" la clôt en laissant imaginer la mort de l'oiseau n'existant plus qu'au passé dans le dernier verbe de mouvement. Ce qui précède cette fin apparaît comme une agonie triplement tragique: incapacité de voler (= perte de majesté, de liberté, voire d'identité d'un "roi" déchu, asservi comme bouffon) & sévices des marins + Injustice de ce sort rappelant celui du Christ. - Antithèses & oxymore, comme dans les St. 1-2, disent & redisent la chute instantanée ("À peine", "naguère"), du Ciel où tout n'est que beauté, à la laideur du sol, de l'or à la boue, d'un vol majestueux à une paralysie douloureuse, de l'Idéal à des souffrances qui, dans le cadre de l'analogie entre Albatros & Poète, condamnent au spleen.

Idéal, rêve d'envol

Spleen, idées noires

À noter: souffrances de l'albatros & sévices de marins inhumains, érigeant leurs tortures en farce étaient déjà présents le poème de P. Bounin:

Il faudrait l’avoir vu [...][...] triste victime, à grand bruit méprisée,Des matelots grossiers misérable risée,Accroupi sur le pont,Sans pouvoir s’envoler tourmenter sa pauvre aile,Et se débattre en pleurs sous l’insulte cruelleQue vingt hommes lui font !Angoisses de captif ! révoltante misère !L’un prend entre ses doigts son bec pâle qu’il serre,À moitié l’étouffant,L’autre de son pied rude ignoblement le pousse,Celui-là fait asseoir sur sa croupe le mousse,Impitoyable enfant,Qui souille de goudron son éclatante robe,Qui marche sur ses pieds, qui le blesse et dérobeUne plume à son flanc !

Polydore BOUNIN, « L’Albatros », 1838 Extrait 3

À retenir: - L'énumération "L'un / L'autre" reprise par Baudelaire. - L'intensité dramatique avec laquelle il condense en 2 vers ce que Bounin disait en plusieurs strophes; ainsi jeu de "L'un" avec le bec & blessure & souillure au goudron de "Celui-là" se fondent en 1 seule action, tout aussi effrayante, & bien plus marquante par sa densité: "L'un agace son bec avec un brûle-gueule"

Plus il manque d’espoir, de force, de défense,Et plus on multiplie autour de lui l’offenseEt le rire accablant !« Debout, brute, debout ! est-ce ainsi qu’on se traîne ?Marche, marche, vaurien ! tu n’es pas à la chaîne !Prends ton vol, tu le peux !– Le poltron ! sur le ventre il tombe et se renverse !– Quel marin !... il a peur du roulis qui nous berce !– Husch ! debout, si tu veux ![...]– J’ai bon cœur ! S’il aimait la musique et la danseOn le consolerait : vite, vite en cadenceAutour de lui sautons :Hourra ! hourra ! hourra ! comme il se prend à rire,Hourra ! hourra ! hourra ! tu ne pourras plus direQue nous te maltraitons ! »Bref ! quand ils l’avaient tous repu d’ignominie,Pour clore comme il faut son horrible agonieQuelque brutale mainLe frappait brusquement, d’un bâton sur la tête,Et le coq* écorchait et dépeçait la bête,Repas du lendemain.

Polydore BOUNIN, « L’Albatros », 1838 Extrait 3

À noter: - Le "rire" annonce "qu'il est comique" de Baudelaire. - L'attribution de prétendus défauts moraux, humains à l'oiseau annonce "veule" & "honteux". - Origine probable des exclamatives de Baudelaire, mais celles de Bounin sont moins ambiguës: * la 1re dénonce la cruauté des mariniers observés par un narrateur compatissant. * celles au discours direct sont clairement, cyniques, insultantes & attribuées aux marins. Baudelaire brouille volontairement les pistes, faisant ainsi plus intensément sentir combien ce qui est farce hilarante pour les marins est tragique pour qui observe la scène avec empathie. - Mise à mort brutale & triviale (pour manger!) de l'albatros explicite ici.

* "Coq" = cuisinier

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- Surprise, rupture, coup de théâtre! Introduction d'un personnage nouveau, sans mot de liaison ni transition: "Le Poète". Désigné par l'article défini "Le" & mis en valeur par une majuscule, c'est le Poète par excellence: * Ou bien poète précis & exceptionnel, parangon (= modèle) de tous les autres (par exemple un Grec parlant du "Poète" pensait presque toujours à Homère). * Ou bien tout poète: "le" serait alors article générique (renvoyant au groupe entier). Impossible de trancher entre les 2 hypothèses; mais une chose est sûre: ce qui est dit de la douleur du Poète incompris était un lieu commun de la poésie romantique. - Le 1er vers de cette St. contient la clef du poème: le titre & les strophes 1-3 semblaient faire du poème un manifeste contre souffrance animale & bêtise cruelle de marins au long cours; on découvre ici qu'il n'en est rien: son sujet, c'est la condition du Poète; & sa structure rappelle celle des fables avec récit (= corps, exemple concret) & clef / morale (= âme) qui délivre un sens plus abstrait.

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- Ce sens est révélé par une comparaison: "Le Poète est semblable au...", suivie d'une périphrase, "prince des nuées", désignant l'albatros en rappelant "Vastes oiseaux des mers", & surtout "rois de l'azur" (mêmes noblesse & puissance; même allusion au ciel par métonymie: "azur" = couleur / "nuées" = nuages qui s'y trouvent). - Une telle analogie rappelle celle, plus courante dans la poésie romantique, entre poète / génie & aigle; ainsi sous la plume de V. Hugo (dans Odes et Ballades, 1822): L’aigle, c’est le génie! Oiseau de la tempête, Qui des monts les plus hauts cherche le plus haut faîte; Dont le cri fier, du jour chante l’ardent réveil; Qui ne souille jamais sa serre dans la fange, Et dont l’œil flamboyant incessamment échange Des éclairs avec le soleil.

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

L’aigle, c’est le génie! Oiseau de la tempête,Qui des monts les plus hauts cherche le plus haut faîte; Dont le cri fier, du jour chante l’ardent réveil; Qui ne souille jamais sa serre dans la fange, Et dont l’œil flamboyant incessamment échange Des éclairs avec le soleil.

Métaphore très élogieuse: génie & aigle ici liés exclusivement à des éléments valorisants: sommets & renaissance du jour débouchant sur une proximité avec le soleil: aigle & génie ont maints rapports avec l'or, mais aucun avec la boue.

- Comparaison de Baudelaire plus complexe, n'idéalisant le Poète qu'en partie:* "prince" désigne au sens courant un fils de roi ou un homme régnant sur une principauté, & au sens étymologique "le premier", le meilleur d'un groupe, comme dans l'expression"Prince des poètes". * Le lieu "des nuées" le place au ciel, comme surhomme, pur esprit déifié. - Mais cette comparaison est tragique & condamne le Poète au spleen: * En faire le "prince des nuées" le fait régner sur des nuages: illusions, vide, solitude. * Elle transfère au Poète dans sa vie quotidienne le sort tragique de l'albatros au sol. ==> Ici, ni Poète ni albatros n'échappent longtemps à la boue.

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- En effet l'analogie fait du Poète un albatros humain: pour ailes extraordinaires, il a génie, talent, goût de l'art & de la Beauté, capacité à survoler le monde par son imagination, & regard singulier, très différent de celui de ses contemporains dont il ne peut qu'être incompris, rejeté, voire malmené, & qui sont pour lui comme les marins pour l'oiseau: ainsi, parmi les "hommes d'équipage" ayant voulu couper les ailes de Baudelaire, pensons à J. Aupick, le 2d mari de sa mère, qui (pensant bien faire) avait tout tenté pour le détourner des lettres & de la vie de bohème, & surtout aux critiques littéraires n'ayant rien compris aux Fleurs du Mal, ou encore au procureur E. Pinard qui fit condamner ce recueil dès 1857.

Critique parue dans le Figaro du 12 juillet 1857

Jacques Aupick

Ernest Pinard

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- Suite de la St.: Baudelaire complète l'analogie en répétant ce qui condamne l'albatros à sa tragique destinée, à charge pour le lecteur de l'appliquer au Poète; la relative "Qui..." rappelle en effet sa majesté au ciel (écho de la St. 1), puis les 2 autres vers sa déchéance au sol qui le rend incapable de "marcher"(= renvoi aux St. 2-3), à moins que ne soit celle du Poète dépeint métaphoriquement comme un oiseau aux "ailes de géant": dans ces vers, comparé & comparant se confondent au point de ne faire plus qu'un: "exilé" peut renvoyer au sujet de la phrase complète, "Le Poète", ou à celui de la relative "Qui" & donc à l'oiseau, "prince des nuées". - On comprend que talent du Poète & vol de l'oiseau sont brimés, incompris de gens vulgaires, intolérants, brutaux, jaloux de toute originalité, grandeur, soif d'Idéal. Par ces derniers, Albatros "indolent" & Poète nonchalant sont sans cesse & sans pitié ramenés de force au monde ordinaire auquel ils sont pourtant inadaptés.

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- Plus précisément, la relative "Qui hante..." * Renvoie autant à la sublimité de l'oiseau indifférent au danger qu'à une certaine démesure d'un prince des nuées idéaliste qui s'illusionne en croyant pouvoir échapper à tout (provocation, folie aveugle de son rire orgueilleux). * Tempête-archer = échos à l'albatros tué d'une flèche dans la romantique Complainte du marinier de Coleridge. * "hanter" (signifiant "fréquenter assidûment") peut avoir une dimension fantastique: ce verbe lié à la blancheur de l'oiseau planeur en fait le fantôme d'un ciel tempétueux, tout en rappelant la Complainte du marinier où l'albatros hantait son meurtrier. Ainsi, que celui de Baudelaire hante le ciel préfigure tragiquement sa mort.

Illustration par Gustave Doré de La Complainte du marinier de Coleridge: l'albatros est tué par la flèche du marinier

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

* Dans le cadre de l'analogie, flegme & provocations moqueuses de l'oiseau face à la tempête ou à l'archer présentent le Poète comme un être fantomatique & isolé, certes prince superbe (= admirable, mais aussi orgueilleux), mais seulement prince des nuages, des chimères, des rêves inaccessibles & illusoires d'un Idéal du Beau, du Vrai, du Bon; il prétend vivre autrement & au-dessus de tout & de tous, indifférent à ce qui leur semble des tempêtes, parce qu'il n'aurait ni les soucis ni les centres d'intérêt des gens banals, & se croirait hors de portée de leurs attaques (les flèches de l'archer): moqueries, critiques diverses, factures à payer!, ou encore procès comme en 1857... Mais plus dure sera la chute!? * C'est donc un portrait nuancé: le Poète aspirant à l'Idéal, dont il fait son domaine, n'a rien d'idéal: il cause sa perte par ses bravades, sa démesure ou son indifférence; s'il "rit de l'archer", c'est en étant trop sûr de lui... ou de sa chute dont il se moque!

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- Les 2 derniers vers du poème forment une antithèse avec les 2 précédents, en particulier "prince des nuées" avec "au milieu des huées", dont les mots à la rime sont paronymes, mais ont un sens contraire (nuées = ciel, élévation; huées = cris, moqueries pour humilier): leur proximité, comme plus haut celle liant "ailé" & "et laid", suggère qu'un rien suffit pour basculer de l'Idéal au spleen, de l'or à la boue. - Ces vers font écho aux St. 2-3, aux humiliations de l'albatros piégé par les marins: "Exilé sur le sol" // " déposés sur les planches" "au milieu des huées" // "L'un agace...", "L'autre mime" "Ses ailes de géant" // "leurs grandes ailes blanches" "l'empêchent de marcher" // "maladroits", "en boitant", "l'infirme qui volait"

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- "Exilé sur le sol":* Cette métaphore renvoyant à l'inadaptation au sol de l'oiseau dont le lieu "naturel" est le Ciel, suggère que le Poète est par nature poussé à s'extraire des bassesses du monde pour viser l'Idéal & ses vérités, beautés échappant au commun des mortels, le tout grâce à des atouts de surhomme, équivalant aux "ailes de géant" de l'albatros: imagination, talent, originalité, mais aussi connaissance, acquise par le travail & le goût, des chefs-d'oeuvre d'autres poètes qui l'inspirent à son tour. * Cet exil au sol le condamne au quotidien à nostalgie & insatisfaction permanentes (Spleen) puisqu'il connaît un ailleurs meilleur, & ne se sent pas chez lui.* Il fait des poètes des êtres solitaires, exclus, étrangers à leur société. * Le participe passé passif rappelle la passivité des oiseaux qui "laissent piteusement traîner" leurs ailes comme si on les leur avait coupées: le Poète subit son lamentable sort, à son tour "empêch[é]", lui qui paradait peu avant dans les nuages. Lui qui se pensait surhomme se retrouve ainsi moins-que-rien.

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- "au milieu des huées": non seulement il y a 1/ chute verticale des "nuées" au "sol", mais il y a 2/ déclassement horizontal quand le Poète, "prince" & donc "premier", se retrouve "au milieu" des autres, égaré dans une foule qui tient à le ramener à elle.

Pourtant elle l'exclut par ses "huées", sifflets, insultes, reproches, censure..., ce qui correspond à une 3e sorte de chute: 3/ dépréciation morale: ==> 1/ Le Poète est arraché à l'Idéal. 2/ On exige de lui qu'il ait l'air "normal", on sait pourtant qu'il en est incapable. 3/ Mais, paradoxe, on lui reproche d'échouer.

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- Le dernier vers est construit comme beaucoup des précédents sur une opposition: * 1er hémistiche = métaphore valorisante "Ses ailes de géant" assimile le Poète à un héros, un demi-dieu, ce qui devrait lui assurer un plein épanouissement. * 2d hémistiche = métamorphose ces mêmes "ailes", autrement dit son talent extraordinaire en un obstacle qui le handicape: "l’empêchent de marcher" forme donc un paradoxe avec le début du vers, tout en synthétisant le poème entier, & la destinée aussi paradoxale que tragique du Poète, exactement comme le faisait l'oxymore "l'infirme qui volait" à propos de l'albatros.

- Mais des ailes ne sont pas destinées à la marche! Que le Poète soit "ailé" fait son malheur (mais auussi sa plus grande chance, puisque c'est la condition de son génie): en effet il semble un être hybride : mi-homme incapable au quotidien / mi-génie (drôle d'oiseau génial) en tant qu'artiste, ce qui le condamne à toujours souffrir de n'être nulle part à sa place.

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4

- Ces "ailes de géant" transformant le Poète en oiseau, mais aussi en ange (dans l'imaginaire chrétien), ont un autre écho dans le christianisme, dans la manière dont elles gênent sa marche: le Poète boitant, trébuchant, tombant peut-être, tant il est embarrassé, rappelle le Christ sur son "Chemin de croix", durant le trajet jusqu'au mont du Calvaire (Golgotha) où il devait être crucifié: marche pénible puisqu'il portait le bois destiné à son supplice, sous les huées de la foule hostile...

Des "ailes de géant", ici la croix, empêchant le Christ de marcher, sur la "Via Dolorosa" (= Chemin de douleurs, de Croix) de Jérusalem, sous les huées du peuple, après avoir été humilié de diverses façons: par exemple on lui a planté une couronne d'épines sur la tête pour sa prétention à régner sur les Juifs.

- Bien entendu, l'incapacité du génie à marcher est métaphorique: c'est sa difficulté à vivre ou faire ce que d'autres font spontanément, & la tendance au Spleen qui le paralyse. Cette inadaptation à la société n'est pas une invention de Baudelaire, mais le paradoxe sublime de son dernier vers en rend compte avec génie!

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

STROPHE 4 Bilan

- St.4 = fondée, comme les 3 autres, sur la tension incessante entre Spleen & Idéal, elle achève d'assimiler la destinée du Poète de génie à la tragédie d'un oiseau aussi sublime qu'innocente victime de la bêtise humaine. - À noter: 2 textes essentiels concernant l'inadaptation du Poète / du génie: * Dans un dialogue grec de Platon (Théétète, IVe s. av. notre ère), Socrate présentait le Philosophe comme un original: capable de survoler le monde par l'esprit, d'accéder à un Idéal, à la Vérité échappant aux gens ordinaires, mais incapable de faire des choses simples pour les autres, il est victime de rejet, d'incompréhension (Socrate fut même mis à mort par ses concitoyens). * Ce portrait paradoxal a inspiré "Terza rima", poème de T. Gautier (le dédicataire des Fleurs du Mal), qui opère un changement repris par Baudelaire: le génie inadapté n'y est plus le Philosophe, mais le Poète!

Socrate

Théophile Gautier

[...] Frère, voilà pourquoi les poètes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;Les yeux fichés au ciel, ils s'en vont en rêvant.Les anges secouant leur chevelure blonde,Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras [...] Eux marchent au hasard et font mille faux pas;Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.Que leur font les passants, les pierres et les boues?Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits[...]Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,[...]Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,[...]Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.Sublime aveuglement! Magnifique défaut!

"Terza rima" de Théophile Gautier (1838) - Quelques extraits

3 points communs avec "L'Albatros": - Poètes côtoyant les anges, tournés vers la contemplation, le ciel, ce que Baudelaire nomme l'Idéal - Poètes peu sociables, peu doués pour la vie "banale", ce qui est terre à terre: "tombent dans des puits" (--> boue) - Recours aux antithèses & autres figures d'opposition; à retenir notamment: les 2 oxymores du dernier vers. Voir le paradoxe final de Baudelaire: "Ses ailes de géant l'empêchent de marcher"

Conclusion

Conclusion

On comprend donc que Baudelaire ait placé "L'Albatros" au début de son recueil, en l'y insérant pour la réédition de 1861: il y présente la condition tragique du Poète, que l'ensemble des Fleurs du Mal développe ensuite, à commencer par la 1re section dont il fait partie, "Spleen et Idéal", dont il annonce les enjeux. Reposant sur une analogie avec l'albatros, oiseau exotique (étranger!) connu pour ses remarquables capacités à planer, ce portrait du Poète multiplie les contrastes entre noblesse d'un vol céleste qui revient à nager dans la contemplation idéale de la Beauté, & déchéance, inadaptation, passivité, paralysie du Spleen, dès qu'il s'agit de vivre les pieds sur terre, de tenter de faire comme font les autres, ces autres qui ne pouvant le comprendre, mais jalousant autant qu'il le méprisent son génie, en font leur cible. Le poème suivant, "Elévation", rapporte une nouvelle tentative de s'extirper de la boue du monde pour atteindre "L'Idéal"; de fait, le Poète n'abdique pas si vite: bien au contraire, chaque poème écrit transforme la boue en or, ce dont témoigne l'alchimie poétique à l'oeuvre dans "L'Albatros".

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