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dire l'indicible

Lycée Berthelot

Created on January 3, 2021

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Transcript

Histoire et violence

Dire l’indicible

Mémorial de L'holocauste

Primo Lévi Si c'est un homme

SEMPRUN L'ecriture ou la vie

comment dire l'indicible ?

Duras La douleur

WIESEL La nuit

la vie est belle R BENIGNI

ART : COMMEMORER LE GENOCIDE RWANDAIS

lE MYTHE

Mémorial de l'Holocauste

Berlin

Mémorial de l'Holocauste, Berlin

QUESTION : En quoi l’architecte parvient à rendre compte du génocide ?

Architecte américain, Peter Eisenman est né en 1932 à Newark. Contexte : La construction de « L'Holocaust Mahnmal », avait été décidée par le Bundestag (parlement) le 25 juin 1999, ainsi appelé en allemand, c’est un symbole sans précédent, puisque jamais une nation n'avait jusqu'à présent fixé le souvenir du plus grand de ses crimes par un monument en plein centre de sa capitale.

Architecte américain, Peter Eisenman est né en 1932 à Newark. Il vit et travaille à New York. Il a développé une cinquantaine de projets de natures et d’échelles diverses. Dont certains ont été lauréats de concours. Il a remporté récemment plusieurs concours importants dont le Mémorial pour les Juifs d’Europe Assassinés à Berlin ou bien le centre culturel de Saint Jacques de Compostelle en Galice de plus de 350 000 m².Contexte : La construction de « L'Holocaust Mahnmal », avait été décidée par le Bundestag (parlement) le 25 juin 1999, ainsi appelé en allemand, c’est un symbole sans précédent, puisque jamais une nation n'avait jusqu'à présent fixé le souvenir du plus grand de ses crimes par un monument en plein centre de sa capitale.

Mémorial de l'Holocauste, Berlin

QUESTION : En quoi l’architecte parvient à rendre compte du génocide ?

PRIMO LEVI SI C’EST UN HOMME, 1947

PRIMO LEVI SI C’EST UN HOMME, 1947

De même que ce que nous appelons faim ne correspond en rien à la sensation qu'on peut avoir quand on a sauté un repas, de même notre façon d'avoir froid mériterait un nom particulier. Nous disons "faim", nous disons "fatigue", "peur" et "douleur", nous disons "hiver", et en disant cela nous disons autre chose, des choses que ne peuvent exprimer les mots libres, créés par et pour des hommes libres qui vivent dans leurs maisons et connaissent la joie et la peine Si les Lager avaient duré plus longtemps, ils auraient donné le jour à un langage d’une âpreté nouvelle ; celui qui nous manque pour expliquer ce qu’est que peiner tout le jour dans le vent, à une température au-dessous de zéro, avec, pour tous vêtements, une chemise, des caleçons, une veste et un pantalon de toile, et dans le corps la faiblesse et la faim, et la conscience que la fin est proche.

PRIMO LEVI SI C’EST UN HOMME, 1947

PRIMO LEVI SI C’EST UN HOMME, 1947 En quoi ce texte constitue surtout une réflexion sur l’écriture ?

JORGE SEMPRUN, L'ECRITURE OU LA VIE, 1994

JORGE SEMPRUN, L'ECRITURE OU LA VIE, 1994

[La scène se passe au moment de la libération du camp de Buchenwald. L'auteur, prisonnier dans ce camp depuis deux ans, se retrouve face à trois soldats britanniques.]Il y aura des survivants, certes. Moi, par exemple. Me voici survivant de service, opportunément apparu devant ces trois officiers d'une mission alliée pour leur raconter la fumée du crématoire, l'odeur de chair brûlée sur l'Ettersberg, les appels sous la neige, les corvées meurtrières, l'épuisement de la vie, l'espoir inépuisable, la sauvagerie de l'animal humain, la grandeur de l'homme, la nudité fraternelle et dévastée du regard des copains.Mais peut-on raconter ? Le pourra-t-on ?Le doute me vient dès ce premier instant.

JORGE SEMPRUN, L'ECRITURE OU LA VIE, 1994

[Nous sommes le 12 avril 1945, le lendemain de la libération de Buchenwald. L'histoire est fraîche, en somme. Nul besoin d'un effort de mémoire particulier. Nul besoin non plus d'une documentation digne de foi, vérifiée. C'est encore au présent, la mort. Ça se passe sous nos yeux, il suffit de regarder. Ils continuent de mourir par centaines, les affamés du Petit Camp, les Juifs rescapés d'Auschwitz.Il n'y a qu'à se laisser aller. La réalité est là, disponible. La parole aussi.Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l'expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d'un récit possible, mais sa substance. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de recréation. Seul l'artifice d'un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage. Mais ceci n'a rien d'exceptionnel : il en arrive ainsi de toutes les grandes expériences historiques.

JORGE SEMPRUN, L'ECRITURE OU LA VIE, 1994

On peut toujours tout dire, en somme. L'ineffable dont on nous rebattra les oreilles n'est qu'alibi. Ou signe de paresse. On peut toujours tout dire, le langage contient tout. On peut dire l'amour le plus fou, la plus terrible cruauté. On peut nommer le mal, son goût de pavot, ses bonheurs délétères. On peut dire Dieu et ce n'est pas peu dire. On peut dire la rose et la rosée, l'espace d'un matin. On peut dire la tendresse, l'océan tutélaire de la bonté. On peut dire l'avenir, les poètes s'y aventurent les yeux fermés, la bouche fertile.On peut tout dire de cette expérience. Il suffit d'y penser. Et de s'y mettre. D'avoir le temps, sans doute, et le courage, d'un récit illimité, probablement interminable, illuminé – clôturé aussi, bien entendu – par cette possibilité de se poursuivre à l'infini.

JORGE SEMPRUN, L'ECRITURE OU LA VIE, 1994

Quitte à tomber dans la répétition et le ressassement. Quitte à ne pas s'en sortir, à prolonger la mort, le cas échéant, à la faire revivre sans cesse dans les plis et les replis du récit, à n'être plus que le langage de cette mort, à vivre à ses dépens, mortellement.Mais peut-on tout entendre, tout imaginer ? Le pourra-t-on ? En auront-ils la patience, la passion, la compassion, la rigueur nécessaires. Le doute me vient, dès ce premier instant, cette première rencontre avec des hommes d'avant, du dehors – venus de la vie –, à voir le regard épouvanté, presque hostile, méfiant du moins, des trois officiers.Ils sont silencieux, ils évitent de me regarder.

JORGE SEMPRUN, L'ECRITURE OU LA VIE, 1994 QUESTION : En quoi ce texte interroge-t-il non seulement le Fait de dire mais aussi D’entendre ?

JORGE SEMPRUN, L'ECRITURE OU LA VIE, 1994

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Dans La Douleur, l'écrivain Marguerite Duras évoque le retour de son mari, Robert Antelme (qu'elle nomme ici Robert L.). Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s'éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d'être arrivé à vivre jusqu'à ce moment-ci. C'est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d'un tunnel. C'est un sourire de confusion. Il s'excuse d'en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s'évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c'est lui, Robert L., dans sa totalité.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Il avait voulu revoir la maison. On l'avait soutenu et il avait fait le tour des chambres. Ses joues se plissaient mais elles ne se décollaient pas des mâchoires, c'était dans ses yeux qu'on avait vu son sourire. Quand il était passé dans la cuisine, il avait vu le clafoutis qu'on lui avait fait. Il a cessé de sourire : « Qu'est-ce que c'est ? » On le lui avait dit. À quoi il était? Aux cerises, c'était la pleine saison. «Je peux en manger? — Nous ne le savons pas, c'est le docteur qui le dira. » II était revenu au salon, il s'était allongé sur le divan. « Alors je ne peux pas en manger? — Pas encore. — Pourquoi? — Parce qu'il y a déjà eu des accidents dans Paris à trop vite faire manger les déportés au retour des camps. »II avait cessé de poser des questions sur ce qui s'était passé pendant son absence. Il avait cessé de nous voir. Son visage s'était recouvert d'une douleur intense et muette parce que la nourriture lui était encore refusée, que ça continuait comme au camp de concentration. Et comme au camp, il avait accepté en silence. Il n'avait pas vu qu'on pleurait. Il n'avait pas vu non plus qu'on pouvait à peine le regarder, à peine lui répondre.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Le docteur est arrivé. Il s'est arrêté net, la main sur la poignée, très pâle. Il nous a regardés puis il a regardé la forme sur le divan. Il ne comprenait pas. Et puis il a compris : cette forme n'était pas encore morte, elle flottait entre la vie et la mort et on l'avait appelé, lui, le docteur, pour qu'il essaye de la faire vivre encore. Le docteur est entré. Il est allé jusqu'à la forme et la forme lui a souri. Ce docteur viendra plusieurs fois par jour pendant trois semaines, à toute heure du jour et de la nuit. Dès que la peur était trop grande, on l'appelait, il venait. Il a sauvé Robert L. Il a été lui aussi emporté par la passion de sauver Robert L. de la mort. Il a réussi.Nous avons sorti le clafoutis de la maison pendant qu'il dormait. Le lendemain la fièvre était là, il n'a plus parlé d'aucune nourriture.S'il avait mangé dès le retour du camp, son estomac se serait déchiré sous le poids de la nourriture, ou bien le poids de celle-ci aurait appuyé sur le cœur qui lui, au contraire, dans la caverne de sa maigreur était devenu énorme : il battait si vite qu'on n'aurait pas pu compter ses pulsations, qu'on n'aurait pas pu dire qu'il battait à proprement parler mais qu'il tremblait comme sous l'effet de l'épouvante. Non, il ne pouvait pas manger sans mourir. Or il ne pouvait plus rester encore sans manger sans en mourir. C'était là la difficulté.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. Mais tout de même il y avait encore un moyen de l'atteindre lui, ce n'était pas grand, cette ouverture par où communiquer avec lui mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde, mais une écharde quand même. La mort montait à l'assaut. 39,5 le premier jour. Puis 40. Puis 41. La mort s'essoufflait. 41 : le cœur vibrait comme une corde de violon. 41, toujours, mais il vibre. Le cœur, pensions-nous, le cœur va s'arrêter. Toujours 41. La mort, à coups de boutoir, frappe, mais le cœur est sourd. Ce n'est pas possible, le cœur va s'arrêter. Non.De la bouillie, avait dit le docteur, par cuillers à café. Six ou sept fois par jour on lui donnait de la bouillie. Une cuiller à café de bouillie l'étouffait, il s'accrochait à nos mains, il cherchait l'air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par-dessous les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l'os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris : trente-huit kilos répartis sur un corps d'un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur le seau hygiénique sur le bord duquel on disposait un petit coussin : là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. [...]

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Une fois assis sur son seau, il faisait d'un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l'anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, qui les lâchaient à leur tour. Le cœur, lui, continuait à retenir son contenu. Le cœur. Et la tête. Hagarde, mais sublime, seule, elle sortait de ce charnier, elle émergeait, se souvenait, racontait, reconnaissait, réclamait. Parlait. Parlait. La tête tenait au corps par le cou comme d'habitude les têtes tiennent, mais ce cou était tellement réduit — on en faisait le tour d'une seule main — tellement desséché qu'on se demandait comment la vie y passait, une cuiller à café de bouillie y passait à grand-peine et le bouchait. Au commencement le cou faisait un angle droit avec l'épaule. En haut, le cou pénétrait à l'intérieur du squelette, il collait en haut des mâchoires, s'enroulait autour des ligaments comme un lierre. Au travers on voyait se dessiner les vertèbres, les carotides, les nerfs, le pharynx et passer le sang : la peau était devenue du papier à cigarettes. Il faisait donc cette chose gluante vert sombre qui bouillonnait, merde que personne n'avait encore vue. Lorsqu'il l'avait faite on le recouchait, il était anéanti, les yeux mi-clos, longtemps.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. Mais tout de même il y avait encore un moyen de l'atteindre lui, ce n'était pas grand, cette ouverture par où communiquer avec lui mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde, mais une écharde quand même. La mort montait à l'assaut. 39,5 le premier jour. Puis 40. Puis 41. La mort s'essoufflait. 41 : le cœur vibrait comme une corde de violon. 41, toujours, mais il vibre. Le cœur, pensions-nous, le cœur va s'arrêter. Toujours 41. La mort, à coups de boutoir, frappe, mais le cœur est sourd. Ce n'est pas possible, le cœur va s'arrêter. Non.De la bouillie, avait dit le docteur, par cuillers à café. Six ou sept fois par jour on lui donnait de la bouillie. Une cuiller à café de bouillie l'étouffait, il s'accrochait à nos mains, il cherchait l'air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par-dessous les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l'os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris : trente-huit kilos répartis sur un corps d'un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur le seau hygiénique sur le bord duquel on disposait un petit coussin : là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. [...]

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Une fois assis sur son seau, il faisait d'un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l'anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, qui les lâchaient à leur tour. Le cœur, lui, continuait à retenir son contenu. Le cœur. Et la tête. Hagarde, mais sublime, seule, elle sortait de ce charnier, elle émergeait, se souvenait, racontait, reconnaissait, réclamait. Parlait. Parlait. La tête tenait au corps par le cou comme d'habitude les têtes tiennent, mais ce cou était tellement réduit — on en faisait le tour d'une seule main — tellement desséché qu'on se demandait comment la vie y passait, une cuiller à café de bouillie y passait à grand-peine et le bouchait. Au commencement le cou faisait un angle droit avec l'épaule. En haut, le cou pénétrait à l'intérieur du squelette, il collait en haut des mâchoires, s'enroulait autour des ligaments comme un lierre. Au travers on voyait se dessiner les vertèbres, les carotides, les nerfs, le pharynx et passer le sang : la peau était devenue du papier à cigarettes. Il faisait donc cette chose gluante vert sombre qui bouillonnait, merde que personne n'avait encore vue. Lorsqu'il l'avait faite on le recouchait, il était anéanti, les yeux mi-clos, longtemps.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Pendant dix-sept jours, l'aspect de cette merde resta le même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés, les traces de coups des S.S. On lui donnait de la bouillie jaune d'or, bouillie pour nourrisson et elle ressortait de lui vert sombre comme de la vase de marécage. Le seau hygiénique fermé on entendait les bulles lorsqu'elles crevaient à la surface. Elle aurait pu rappeler — glaireuse et gluante — un gros crachat. Dès qu'elle sortait, la chambre s'emplissait d'une odeur qui n'était pas celle de la putréfaction, du cadavre — y avait-il d'ailleurs encore dans son corps matière à cadavre — mais plutôt celle d'un humus végétal, l'odeur des feuilles mortes, celle des sous-bois trop épais. C'était là en effet une odeur sombre, épaisse comme le reflet de cette nuit épaisse de laquelle il émergeait et que nous ne connaîtrions jamais. (Je m'appuyais aux persiennes, la rue sous mes yeux passait, et comme ils ne savaient pas ce qui arrivait dans la chambre, j'avais envie de leur dire que dans cette chambre au-dessus d'eux, un homme était revenu des camps allemands, vivant.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Évidemment il avait fouillé dans les poubelles pour manger, il avait mangé des herbes, il avait bu de l'eau des machines, mais ça n'expliquait pas. Devant la chose inconnue on cherchait des explications. On se disait que peut-être là sous nos yeux, il mangeait son foie, sa rate. Comment savoir? Comment savoir ce que ce ventre contenait encore d'inconnu, de douleur?Dix-sept jours durant l'aspect de cette merde est resté le même. Dix-sept jours sans que cette merde ressemble à quelque chose de connu. Chacune des sept fois qu'il fait par jour, nous la humons, nous la regardons sans la reconnaître. Dix-sept jours nous cachons à ses propres yeux ce qui sort de lui de même que nous lui cachons ses propres jambes, ses pieds, son corps, l'incroyable. Nous ne nous sommes jamais habitués à les voir. On ne pouvait pas s'y habituer. Ce qui était incroyable, c'était qu'il vivait encore. Lorsque les gens entraient dans la chambre et qu'ils voyaient cette forme sous les draps, ils ne pouvaient pas en supporter la vue, ils détournaient les yeux. Beaucoup sortaient et ne revenaient plus. Il ne s'est jamais aperçu de notre épouvante, jamais une seule fois. Il était heureux, il n'avait plus peur. La fièvre le portait. Dix-sept jours.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Un jour la fièvre tombe.Au bout de dix-sept jours la mort se fatigue. Dans le seau elle ne bouillonne plus, elle devient liquide, elle reste verte, mais elle a une odeur plus humaine, une odeur humaine. Et un jour la fièvre tombe, on lui a fait douze litres de sérum, et un matin la fièvre tombe. Il est couché sur ses neuf coussins, un pour la tête, deux pour les avant-bras, deux pour les bras, deux pour les mains, deux pour les pieds ; car tout ça ne pouvait plus supporter son propre poids, il fallait engloutir ce poids dans du duvet, l'immobiliser.Et une fois, un matin, la fièvre sort de lui. La fièvre revient mais retombe. Elle revient encore, un peu plus basse et retombe encore. Et puis un matin il dit : «J'ai faim. »La faim avait disparu avec la montée de la fièvre. Elle était revenue, avec la retombée de la fièvre. Un jour le docteur a dit : « Essayons, essayons de lui donner à manger, commençons par du jus de viande, s'il le supporte, continuez à lui en donner, mais en même temps donnez-lui de tout, par petites doses tout d'abord, et par paliers de trois jours, un peu plus à chaque palier. »

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Dans la matinée je fais tous les restaurants de Saint-Germain-des-Prés pour trouver un presse-viande. J'en trouve un boulevard Saint-Germain dans un grand restaurant. Ils ne peuvent pas le prêter. Je dis que c'est pour un déporté politique qui est très mal, que c'est une question de vie ou de mort. La dame réfléchit, elle dit : «Je ne peux pas vous le prêter mais je peux vous le louer, ce sera mille francs par jour (sic). » Je donne mon nom, mon adresse et une caution. La viande m'est vendue au prix coûtant par le restaurant Saint-Benoit.II digérait parfaitement le jus de viande. Alors au bout de trois jours il a commencé à manger des aliments solides.Sa faim a appelé sa faim. Elle est devenue de plus en plus grande, insatiable.Elle a pris des proportions effrayantes.On ne le servait pas. On lui donnait directement les plats devant lui et on le laissait et il mangeait. Il fonctionnait. Il faisait ce qu'il fallait pour vivre. Il mangeait. C'était une occupation qui prenait tout son temps. Il attendait la nourriture pendant des heures. Il avalait sans savoir quoi. Puis on éloignait la nourriture et il attendait qu'elle revienne.Il a disparu, la faim est à sa place. Le vide donc est à sa place. Il donne au gouffre, il remplit ce qui était vidé, les entrailles décharnées. C'est ce qu'il fait. Il obéit, il sert, il fournit à une fonction mystérieuse. Comment sait-il pour la faim ? Comment perçoit-il que c'est cela qu'il faut? II le sait d'un savoir sans équivalence aucune.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

Il mange une côtelette de mouton. Puis il suce l'os, les yeux baissés, attentif seulement à ne laisser aucune parcelle de viande. Puis il reprend une deuxième côtelette de mouton. Puis une troisième. Sans lever les yeux. Il est assis dans la pénombre du salon, près d'une fenêtre à demi ouverte, sur un fauteuil, entouré de ses coussins, sa canne à côté de lui. Dans ses pantalons ses jambes flottent comme des béquilles. Lorsqu'il fait du soleil, on voit à travers ses mains.Hier, il ramassait les miettes de pain tombées sur son pantalon, par terre, en faisant des efforts énormes. Aujourd'hui il en laisse quelques-unes.Quand il mange on le laisse seul dans la pièce. On n'a plus à l'aider. Ses forces sont revenues suffisamment pour qu'il tienne une cuiller, une fourchette. Mais on lui coupe la viande. On le laisse seul devant la nourriture. On évite de parler dans les pièces à côté. On marche sur la pointe des pieds. On le regarde de loin. Il fonctionne. Il n'a pas de préférence marquée pour les plats. De moins en moins de préférence. Il avale comme un gouffre. Quand les plats n'arrivent pas assez vite il sanglote et il dit qu'on ne le comprend pas.Hier après-midi il est allé voler du pain dans le frigidaire. Il vole. On lui dit de faire attention, de ne pas trop manger. Alors il pleure.

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985

MARGUERITE DURAS, LA DOULEUR, 1985 QUESTION : Duras parvient-elle à raconter ?

WIESEL La Nuit, extrait de la 2ème Préface, 1958

WIESEL, La Nuit, 1958

Tout au fond de lui-même, le témoin savait,comme il le sait encore parfois, que son témoignage sera pas reçu. Seuls ceux qui ont connu Auschwitz savent ce que c’était. Les autres ne le sauront jamais.Au moins comprendront-ils ?Pourront-ils comprendre, eux pour qui c’est un devoir humain, noble et impératif de protéger les faibles, guérir les malades, aimer les enfants et respecter et faire respecter la sagesse des vieillards, oui, pourront-ils comprendre comment, dans cet univers maudit, les maîtres s’acharnaient à torturer les faibles, à tuer les malades, à massacrer les enfants et les vieillards ?Est-ce parce que le témoin s’exprime si mal ?La raison est différente. Ce n’est pas parce que, maladroit, il s’exprime pauvrement que vous ne comprendrez pas ; c’est parce que vous ne comprendrez pas qu’il s’explique si pauvrement. Et pourtant, tout au fond de son être il savait que dans cette situation-là, il est interdit de se taire, alors qu’il est difficile sinon impossible de parler.Il fallait donc persévérer. Et parler sans paroles. Et tenter de se fier au silence qui les habite, les enveloppe et les dépasse. Et tout cela, avec le sentiment qu’une poignée de cendres là-bas, à Birkenau, pèse plus que tous les récits sur ce lieu de malédiction. Car, malgré tous mes efforts pour dire l’indicible, « ce n’est toujours pas ça ».

WIESEL La Nuit, QUESTION D'INTERPRETATION : Par quels moyens Wiesel parvient-il à rendre compte de la difficulté de dire à laquelle se heurte tout rescapé d'un génocide ?

La Vie est belle ou comment montrer l'in-montrable ?

BENIGNI, La Vie est belle

En 1949, Adorno posa la question de savoir si l’on pouvait encore faire de la poésie après Auschwitz.Quarante-huit ans plus tard, Roberto Benigni lui répond à travers son film La Vie est belle: oui, on peut faire de la poésie et de l’humour, après les camps, et même avec les camps.La Vie est belle est une comédie qui se déroule dans l’Italie fasciste, idéologiquement très proche du nazisme. C’est l’histoire d’un homme, Guido, juif et Italien. Dans cette Italie de plus en plus antisémite, il mène sa vie avec entrain et insouciance jusqu’au jour où il rencontre par hasard une jeune femme, Dora, dont il tombe fou amoureux. De cette union idyllique naîtra un enfant, aussi vif et gai que son père. Ensemble ils filent le parfait bonheur jusqu’à ce que le père et le fils soit soudainement déportés dans un camp de concentration allemand. Dora refusera de les laisser partir, et entrera de son propre choix dans les camps de la mort…Ce film fut un énorme succès public mais aussi critique : il remporta trois Oscars, le prix du public aux festivals de Montréal, Toronto et Vancouver, un César et le grand prix du jury à Cannes.

BENIGNI, La Vie est belle

Commémorer le génocide rwandais En quoi ces deux démarches s’appuient-elles sur deux visions différentes du devoir de mémoire ? En quoi sont-elles complémentaires ?

Un devoir de mémoire qui rappelle l’horreur de la mort A Nyamata, à 35 km au sud de Kigali, le 15 avril 1994, plus de 5.000 Tutsi ont été assassinés, enfermés dans une église. La ville a érigé un mémorial et un ossuaire pour commémorer cette tragédie.

Mémorial de l'église de Nyamata - Les vêtements des victimes ont été conservés et exposés.

Ossuaire de l'église de Nyamata -

Un devoir de mémoire qui met l’accent sur la vie : « Les Hommes debout » (2014) Bruce Clarke, un artiste sud-africain, imagine en 2014 un projet artistique collectif intitulé « « Les Hommes debout ». Il s’agit « de peindre des hommes, des femmes et des enfants, sur l’extérieur des lieux de mémoire » du monde entier, « symboles de la dignité́ des êtres humains qui ont été confrontés à la déshumanisation qu’implique ce génocide ». « L’intention est de redonner une présence aux disparus et de restaurer l’individualité́ des victimes, de leur rendre leur dignité. »

Mémorial de Kigali, 2014

Notre Dame de Paris, Paris, 2014

Grand Place, Bruxelles, avril 2014

LA QUESTION DE REFLEXION

Pour cette question, vous serez évalués sur la question de réflexion. Pour réussir cette question de réflexion, vous aurez besoin de mobiliser un certain nombre de références. Relisez bien les textes littéraires étudiés en cours. Apprenez bien le titre exact, le nom de l'auteur et les idées principales. Vous pouvez aussi apprendre quelques citations marquantes, afin de les mobiliser lors de votre question de réflexion. La méthode se trouve ici.

MEDUSE