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Lecture en autonomie : La photo qui tue

Bâtiment CFA Normandie

Created on November 19, 2020

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La photo qui tue, Anthony HOROWITZ

1. ………………………………………….. Le marché aux puces avait lieu chaque samedi aux abords de Crouch End . Il y avait là un terrain vague, qui n’était ni un parking, ni un chantier de construction, simplement un espace inoccupé et jonché de gravats, dont personne ne semblait savoir que faire. Un beau jour d’été, le déballage de brocante y avait surgi comme un essaim de mouches à un pique-nique. Depuis lors, il s’y tenait une fois par semaine. Ce n’était pas qu’il y avait grand-chose à acheter. Des verres cassés, de la vaisselle hideuse, des livres de poche moisis écrits par des auteurs inconnus, des bouilloires électriques et des pièces détachées de chaînes hi-fi hors d’âge. Matthew King décida d’y faire un tour uniquement parce que c’était gratuit. Il y était déjà venu une fois et la seule chose qu’il en avait rapporté était un rhume. Mais il faisait beau ce samedi après-midi, et il avait du temps à perdre. Et puis c’était juste à côté de chez lui. On y trouvait toujours les mêmes vieilleries. Il y avait peu de chances d’y dénicher un cadeau d’anniversaire pour son père, à moins que celui-ci n’ait une soudaine envie d’un puzzle de cinq cents pièces (moins une), ou d’une cafetière électrique (à peine ébréchée), ou encore d’un gilet tricoté à la main, d’un rose très inhabituel (beuhhhh). Matthew soupira certains jours, il détestait vivre à Londres, et c’était un de ces jours-là. Ses parents ne consentaient à le laisser se promener seul que depuis qu’il avait quatorze ans, et c’est à ce moment seulement qu’il s’était aperçu que les possibilités de promenade étaient réduites. Le minable quartier de Crouch End, avec cette brocante sauvage encore plus minable, était-ce un lieu plaisant pour un beau garçon intelligent comme lui, un après-midi d’été ?

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2. ………………………………………. Il s’apprêtait à rebrousser chemin lorsqu’une voiture arriva et se gara dans le coin le plus reculé du terrain vague. Tout d’abord Matthew crut à une erreur. La plupart des véhicules qui venaient ici étaient vieux et rouillés, aussi déglingués que la marchandise qu’ils transportaient. Là il s’agissait d’une Volkswagen d’un rouge éclatant, dotée d’un macaron de nouveau conducteur. Un homme élégamment vêtu en descendit, ouvrit le coffre et attendit, l’air réservé et mal à l’aise, comme s’il ne savait pas comment procéder. Matthew s’approcha sans se presser. Jamais il n’oublierait le contenu du coffre de la Volkswagen rouge. C’était étrange car il avait une mauvaise mémoire. Dans ce jeu télévisé où les concurrents devaient se souvenir de tous les prix à gagner qui défilaient sur un tapis roulant, Matthew n’avait jamais été capable d’en retenir plus de deux ou trois. Cette fois, pourtant, tout s’imprima dans son esprit…Comme une photographie. Il y avait des vêtements : un blouson de base-ball, plusieurs jeans, des tee-shirts. Une paire de rollers, une fusée tintin, un abat-jour en papier. Des piles de bouquins : des livres de poche et un dictionnaire tout neuf. Une vingtaine de CD (en majorité de la pop), un Walkman Sony, une guitare, un carton rempli d’aquarelles, une Game Boy, une de ces planchettes « ouija », avec des signes et des lettres, dont on se sert dans les séances de spiritisme… … Et un appareil photo.

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3. ……………………………………….. Matthew s’en empara. Il avait conscience du petit attroupement qui se formait derrière lui et des mains qui se tendaient pour saisir les autres objets dans le coffre. Le propriétaire de la voiture ne bougeait pas. Ne montrait aucune émotion. Il avait un visage rond, une petite moustache, et un air d’ennui. Visiblement, il n’avait aucune envie de se trouver à Crouch End, dans cette brocante. Tout en lui exprimait sa répugnance. - Je vous donne dix livres pour le blouson, lança quelqu’un. Le blouson de base-ball était presque neuf et valait au moins trente livres. -D’accord, répondit l’homme sans un tressaillement. Matthew examina l’appareil photo. Il était ancien, probablement acheté d’occasion, mais paraissait en bon état. C’était un Pentax, bien que le X se fût estompé sur le boîtier. C’était le seul dommage apparent. Matthew approcha l’appareil de son visage et regarda dans le viseur. A environ cinq mètres, une femme brandissait l’horrible cardigan rose qu’il avait remarqué un peu plus tôt. Il régla la mise au point et sentit un frisson d’excitation l’envahir quand le puissant objectif le propulsa en avant, et que le cardigan envahit tout son champ de vision. Il distinguait même les détails des boutons blanc argenté qui pendaient au bout de leur fil. Matthew pivota. Il cherchait un sujet. Des voitures et des gens défilèrent devant son viseur. Sans raison précise, il cadra un grand miroir de chambre à coucher adossé contre une voiture. Son index trouva le déclencheur et le pressa. Il y eut un déclic satisfaisant. Apparemment l’appareil fonctionnait.

Cela ferait un cadeau parfait. Quelques mois auparavant, son père s’était justement plaint des photos qu’il avait prises lors de leurs dernières vacances en France. La moitié d’entre elles étaient floues, et les autres tellement surexposées que la vallée de la Loire paraissait aussi attrayante que le désert de Gobi par mauvais temps. -C’est mon appareil, avait admis son père. Il est fichu. Je vais m’en acheter un autre. Mais il ne l’avait pas fait. Dans une semaine, il aurait cinquante ans. Et Matthew tenait entre ses mains le cadeau idéal. Combien coûtait-il ? Cher, probablement. C’était un appareil lourd, compact, solide. L’objectif semblait puissant. Il ne possédait pas de rembobinage automatique, de cadran digital, ni tous ces gadgets à la mode aujourd’hui. Mais la technologie était bon marché, tandis que la qualité était chère. Et c’était sans nul doute un appareil de qualité. -Dix livres, ça vous irait ? risqua Matthew. Si le vendeur avait accepté un prix aussi bas pour le blouson de base-ball, peut-être serait-il aussi conciliant avec l’appareil ? Mais, cette fois, il secoua la tête. -Il en vaut au moins cent, déclara-t-il en se détournant afin de prendre les vingt livres qu’une jeune femme lui offrait pour la guitare. L’acheteuse s’éloigna en grattant les cordes de l’instrument.

-Je voudrais regarder l’appareil photo, lança une autre femme, brune et mince, la main tendue. Matthew recula en serrant fermement l’appareil photo. Il avait trois billets de vingt livres dans sa poche de pantalon. Soit douze semaines de cirage de chaussures, lavage de voiture et autres corvées domestiques. Il n’avait pas eu l’intention de tout dépenser pour le cadeau de son père. Pas même la moitié. -Quarante livres ? proposa-t-il à l’homme. C’est tout ce que j’ai, mentit-il. L’homme le regarda puis hocha la tête. -D’accord, ça ira. Matthew éprouva un pincement de joie mêlée de peur. Un appareil photo d’une valeur de cent livres pour quarante ? Il devait être cassé. Ou volé. Ou les deux. C’est alors que la femme brune ouvrit la bouche pour intervenir, et Matthew s’empressa de sortir son argent pour payer. L’homme prit les billets sans paraître ni satisfait, ni désolé. Il se contenta de les plier et de les ranger dans sa poche comme si cela le laissait indifférent. -Merci, dit Matthew. L’homme croisa son regard.

-Je veux juste m’en débarrasser, expliqua-t-il. Je veux me débarrasser de tout ça. -Qui en était le propriétaire ? -Des étudiants, répondit l’homme en haussant les épaules, comme si cela expliquait tout. Matthew attendit. L’attroupement s’était dispersé et ils restèrent seuls un moment. -Je louais des chambres à des étudiants des Beaux-Arts, poursuivit l’homme. Ils étaient trois. Il y a deux mois, ils ont disparu. Ils se sont évanouis dans la nature en me devant deux mois de loyer. Quel culot ! J’ai essayé de les retrouver, mais ça n’a rien donné. Ils n’ont même pas eu la correction de téléphoner. Alors ma femme m’a suggéré de vendre quelques-unes de leurs affaires. Je ne voulais pas. Mais, après tout, ce sont eux qui sont en faute. Ce n’est que justice… Une femme replète se glissa entre eux pour prendre une poignée de tee-shirts. -Combien ? demanda-t-elle. Malgré le soleil, Matthew eut subitement froid. -…ils ont disparu.

Pourquoi des étudiants aux Beaux-Arts s’évanouiraient-ils brusquement dans la nature en abandonnant leurs affaires personnelles, dont un appareil photo de cent livres ? Manifestement, le propriétaire avait honte de le vendre. Matthew agissait-il bien en l’achetant ? Il tourna rapidement les talons et s’éloigna avant que le vendeur ou lui-même change d’avis. Il venait à peine de franchir la grille et de regagner la rue quand il entendit un grand fracas : le bruit reconnaissable du verre brisé. Il se retourna et vit que le grand miroir qu’il avait photographié était tombé. Du moins c’est ce qu’il crut. Il gisait, face contre terre, entouré d’éclats de verre. Le propriétaire – un homme courtaud, massif, le crâne rasé- bondit pour empoigner un individu qui venait de passer. -Vous avez renversé mon miroir ! brailla-t-il. -Je ne m’en suis même pas approché, protesta l’autre, un jeune homme vêtu d’un jean et d’un tee-shirt Guerre des étoiles. -Je vous ai vu ! donnez-moi cinq livres… -Fichez-moi la paix ! Matthew vit alors le « crâne rasé » lancer un coup de poing. Il entendit presque le choc des phalanges contre le visage. Le jeune homme cria. Du sang gicla de son nez et coula sur son tee-shirt. Matthew serra l’appareil photo contre lui, tourna les talons, et partit précipitamment.

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